interview

Patrick Davin (1962-2020): "La popularisation de la musique classique est exceptionnelle aujourd’hui"

©Freddy D'hoe

[Interview initialement publiée en juin 2013 et republiée en son hommage au lendemain de son décès, le 9 septembre 2020] Un été chargé pour le chef d’orchestre liégeois. Invité d’honneur des Festivals de Wallonie 2013, Patrick Davin dirigera l’Orchestre symphonique de Mulhouse dès septembre. Rencontre avec un homme …qui prend son temps.

C’est un homme discret. Une qualité inhabituelle chez un chef d’orchestre. Mais le talent n’a pas besoin de tapage. Patrick Davin, invité d’honneur cet été au Festival de Wallonie affiche la quarantaine tranquille de ceux qui savent d’où ils viennent. Et, surtout, où ils vont. Un homme simple et chaleureux que ce natif de Huy, dont la pointe d’accent wallon colore chaleureusement une voix qu’il semble ne jamais devoir élever. Aussi à l’aise avec les élèves de l’académie d’Amay qu’avec les étudiants du Conservatoire de Paris ou de Bruxelles (section …néerlandophone), Patrick Davin a toujours l’air un peu surpris des multiples sollicitations que lui valent son "grand professionnalisme". Le compliment est d’un journaliste français peu suspect de flagornerie. Ancien élève de Pierre Boulez et de Peter Eötvös, Patrick Davin affiche un palmarès qui aligne avec une belle régularité une succession d’opéras qu’il a dirigés à Paris, Lyon, Marseille, Genève, Monte-Carlo… En Belgique, où on l’a vu autrefois à la tête de l’Ensemble Musiques nouvelles ou du Chœur de chambre de Namur, il est actuellement premier chef invité de l’Opéra Royal de Wallonie. En septembre, il prendra la direction musicale de l’Orchestre symphonique de Mulhouse.

Vous dites volontiers que vous êtes un privilégié. Pourquoi?

Parce que l’on ne débute pas comme cela à la direction d’orchestre. C’est une carrière très longue à bâtir. Il y a des talents fantastiques, qui démarrent très vite. Je pense à Gustavo Dudamel par exemple. Moi, il m’a toujours fallu du temps pour développer ce que j’avais à dire, pour rebondir sur mes erreurs. On m’a permis de le faire, tant au sud qu’au nord du pays.

Quel type de chef êtes-vous?

Une chanteuse m’a dit un jour que j’étais un "chef à l’ancienne".

"J’ai besoin d’un temps d’études pour apprendre une partition. Moi qui n’ai jamais connu d’examen dans ma jeunesse, je suis aujourd’hui en blocus toute l’année!"

C’était un compliment?

Je le vois comme cela en tout cas. Diriger à l’ancienne, c’est prendre son temps. Je suis un homme très occupé, mais je me trouve rarement entre trois avions. Si on m’engage, ce n’est jamais pour faire de l’esbroufe. Je vais à contre-courant de la frénésie actuelle.

Vous n’êtes donc pas un homme pressé?

Surtout pas! J’ai besoin d’un temps d’études pour apprendre une partition. Moi qui n’ai jamais connu d’examen dans ma jeunesse, passée dans l’enseignement rénové, je suis aujourd’hui en blocus toute l’année!

Vous êtes l’invité d’honneur au festival de Wallonie…

…et cela me fait un très grand plaisir.

"Si je dis oui à l’ego qui fait progresser, je dis non à l’ego qui ne fait que détruire ou écarter les autres."

C’est bon pour l’ego!

Oui, oui… (rires). Mais si je dis oui à l’ego qui fait progresser, je dis non à l’ego qui ne fait que détruire ou écarter les autres. Je ne ressens pas du tout ce choix comme une attention à l’égard du "régional de l’étape", mais bien comme une invitation à porter un véritable projet musical. C’est pourquoi j’ai voulu que la série de concerts que je dirige cet été mettent en lumière mette en valeur tous ces musiciens remarquables avec lesquels j’ai déjà travaillé.

Vous aimez le mélange des genres?

En tout cas, quand j’ai la possibilité de diriger une œuvre où les musiciens et les chanteurs sont sur la même scène, je fonce! On ne s’en rend pas compte, mais lors d’un opéra, par exemple, lorsque les musiciens de l’orchestre sont dans la fosse, ils n’entendent pratiquement pas, voire pas du tout les chanteurs…

Le public d’un festival diffère-t-il de celui d’un concert plus conventionnel?

Pas forcément. Mais il est vrai qu’il existe une ambiance "festival", différente d’un concert où l’on devine que les messieurs ont serré leur cravate en vitesse dix minutes avant d’arriver. Les programmateurs, quels qu’ils soient, essaient d’ailleurs de créer, même pendant l’année, des festivals avec des offres un peu différentes des concerts traditionnels.

"L’accès à la musique classique en nombre de personnes n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui."

Une nécessité pour garder du public? Ou pour le renouveler?

Je ne pense pas – contrairement à ce qui se dit parfois – qu’il y a un désintérêt pour la musique classique. Si on compare son audience à celles de Justin Bieber ou de Beyoncé, alors oui, le classique ne pèse pas lourd. Mais, en même temps, l’accès à la musique classique en nombre de personnes n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. Il y a, grâce à Internet, une offre d’une ampleur considérable. C’est le même phénomène, à une autre échelle, que celui qu’avait initié Josef Losey avec son "Don Giovanni" adapté à l’écran.

À la fin des années 1970…

Oui, ce n’est pas hier. Mais je cite cet exemple à dessein. À l’époque, le producteur Daniel Toscan du Plantier avait estimé qu’avec ce film, l’œuvre de Mozart allait toucher en quelques mois plus de spectateurs que l’opéra lui-même n’en avait connu en deux siècles… C’est le même phénomène aujourd’hui, décuplé par internet. Ajoutez à cette explosion le fait que l’on pratique désormais la musique classique dans une série de pays, en Asie et en Amérique du Sud, où l’on n’en faisait pas autrefois, et vous comprendrez pourquoi je ne suis pas pessimiste. N’oublions pas que l’accès au classique a été réservé pendant des décennies à 0,05% de la population! La popularisation de la musique classique est exceptionnelle aujourd’hui.

Quel type d’approche musicale défendez-vous?   

Je suis un fanatique du style, et je dois l’être car je suis très éclectique dans mes choix musicaux. Le style est souvent malmené aujourd’hui. Prenez le Reine Élisabeth: le jingle qui ouvre les émissions de la RTBF n’est autre que le concerto de Poulenc, mais réorchestré à la manière d’un cha-cha-cha infâme. C’est bien la preuve que le style est en danger! Poulenc écrivait d’une manière tellement décalée par rapport à l’histoire de la musique que lui faire dire cela, c’est vraiment relever sa jupe pour montrer sa culotte…

Pardon?

C’est du racolage, quoi… Et cela nuit au style. Poulenc était déjà contesté à son époque. Or, sa musique s’inscrivait en droite ligne dans le fil de l’école française. Il faut préserver l’intégrité de son discours.

Un discours que vous porterez dès septembre à la tête de l’orchestre de Mulhouse, avec un programme ambitieux…

 …que j’ai baptisé "L’Année belge". Ce n’est pas qu’un clin d’œil. Saviez-vous que le grand-père de Beethoven était flamand? Mais cette saison sera aussi nourrie en partie par des talents venus de chez nous. Nous ne manquons pas d’individualités brillantes en Belgique, mais ce qui nous fait défaut, c’est une force collective, une image flatteuse de nous-mêmes. Nous faisons trop souvent profil bas!

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