Rachmaninov entre opéra et symphonie

©Clärchen und Matthias Baus

Les caprices d’une vidéo défaillante auraient pu miner pour de bon la première de "Rachmaninov Troika".

Il n’en a rien été. La qualité du rendez-vous, malgré certaines faiblesses, aura eu gain de cause face à une technique rebelle. Tant mieux. Pour cette production, qui lance sa saison extra-muros, La Monnaie, en rénovation, a, en effet, mis la barre très haut. Elle propose, en un seul tenant, au National, les trois opéras de Serguei Rachmaninov.

On attendait beaucoup d’un spectacle annoncé comme "une partition visuelle". Promesse tenue, à défaut d’avoir été toujours scéniquement captivante. Mais toute mise en scène se fonde sur un parti pris et celui de la Danoise Kirsten Delholm est des plus recevables, qui est de figer l’espace et l’action. Cette option intellectuelle commence par un choix concret. En plaçant l’orchestre symphonique sur la scène, à l’avant-plan, les musiciens phagocytent une large part de l’espace théâtral et deviennent un maillon clé dans un spectacle conçu comme total. Un gigantesque escalier comble, derrière eux, tout le volume restant, pour former un vaste gradin habité par des choristes immobiles. Le tableau est léché. Il joue sur la féerie des costumes et des jeux de lumière, pendant que les solistes, aux déplacements d’une lenteur hiératique, ajoutent à la magie d’un spectacle très esthétisant.

©Clärchen und Matthias Baus

Et la musique dans tout cela? Elle est la vraie gagnante d’une soirée de quatre heures, dont l’intérêt musical va crescendo, pour se terminer en apothéose sonore. Il a parfois été reproché à Rachmaninov, pénalisé par des livrets d’une grande pauvreté – et qui ne passent plus! –, d’avoir déséquilibré ses opéras en privilégiant les passages symphoniques. Ce n’est pas faux. Mais si "Aleko", premier opéra écrit à 19 ans à peine, suscite un intérêt modéré, ses deux autres opus, "Le chevalier avare" et "Francesca da Rimini", révèlent un autre homme. Maturité dramatique, couleurs wagnériennes, racines folkloriques, puissance des chœurs: peu importe somme toute que ce Rachmaninov-là soit plus symphoniste que dramaturge. Sa musique, qui ne prétend pas révolutionner le genre et se désintéresse des courants novateurs de son époque, est celle d’un compositeur russissime dans l’âme, l’un des derniers grands romantiques, capable de colères tonitruantes autant que de doutes aériens.

Pour défendre un tel répertoire, il faut, certes, de solides voix. Et cette production ne manque pas de ces puissants gosiers slaves. Coup de cœur sans hésiter, à ce propos, pour le baryton Sergei Leiferkus, remarquable dans son long monologue de baron cupide.

Mais la dimension orchestrale de ces œuvres est telle qu’elle exige aussi un orchestre engagé. Celui de La Monnaie, galvanisé par le jeune chef russe Mikhail Tatarnikov, remplit son contrat avec une intelligence et une détermination fascinantes. Acteurs d’une partition tout en couleurs et en tensions, ces musiciens-là se révèlent, au moins autant que les chanteurs, les serviteurs zélés de cette troïka. C’est en toute légitimité qu’ils ont ravi une bonne partie des applaudissements, faisant oublier le décalage entre une mise en scène superbe mais statufiée, et une musique bien plus préoccupée d’émotions que d’intellect.

Jusqu’au 30 juin. Théâtre National, bd Émile Jacqmain 111, Bruxelles. Rés.: 02/203.41.55. — www.theatrenational.be ou www.lamonnaie.be

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