René Jacobs au sommet de son (Moz)art

©doc

Dans une version conçue pour le disque, "L’Enlèvement au sérail" est le huitième opéra mozartien enregistré par le chef gantois. Un cycle essentiel pour tout mélomane. Par Stéphane Renard

Il y a un an, à la veille d’un concert, René Jacobs nous avait parlé avec enthousiasme de l’enregistrement qu’il était en train de réaliser de "L’Enlèvement au sérail". Le chef gantois ne tarissait pas d’éloge sur les chanteurs qu’il avait embarqués dans sa nouvelle aventure: "J’ai trouvé une basse russe exceptionnelle, qui, contrairement à tant d’autres, ne triche pas sur les notes les plus difficiles. Et tous les autres chanteurs sont également formidables…" De la part d’un homme peu coutumier des effets d’annonce, il y avait de quoi piquer la curiosité. L’attente n’aura pas déçu.

Disponible depuis quelques jours à peine, le coffret de 2 CD dévoile un pur trésor. Voilà ce qui pourrait bien être le plus fabuleux enregistrement jamais réalisé de la célèbre turquerie. Au risque même de dater celles de Solti, Harnoncourt ou Gardiner…

5/5

René Jacobs - Akademie für Alte Muzik

Avec Ivaschenko, Schmitt, Pregardien, Johanssen, Eriksmoen...

1 coffret Harmonia Mundi

Par où commencer? Par les voix, évidemment. Dans la peau du méchant Osmin, gardien du sérail, Jacobs a effectivement trouvé un gosier d’exception chez Dimitry Ivashchenko, qui assume son rôle (et ses ré graves abyssaux) avec une aisance fascinante. Mais Maximilien Schmitt livre un tout aussi remarquable Belmonte. Quant au second ténor, Julian Pregardien (Pedrillo) confirme qu’il est le digne fils de son père. Du côté féminin, les sopranos Robin Johannssen (Konstanze) et Mari Eriksmoen (Blonde) assument avec un engagement sans faille les coloratures diaboliques que leur a réservées Mozart. Dans des rôles qui illustrent, rappelons-le, les premiers pas de l’histoire du féminisme…

Quand le texte devient musique

Jacobs a le don d’exiger de ses chanteurs une telle dévotion à leur art que même les passages parlés, rarement considérés par le public comme les moments les plus passionnants, deviennent musique à part entière. Pas besoin de connaître l’allemand pour se laisser emporter par la langue de Goethe, ni pour savourer ces échanges verbaux qui traduisent, avec un relief captivant, les rebondissements de l’action.

©doc

Son enregistrement de "La Flûte enchantée" s’était révélé un must absolu en la matière. Dans cet "Enlèvement au sérail", lui aussi "singspiel" au sens le plus pur du terme, les échanges verbaux acquièrent la même importance vitale. Pas question, comme c’est trop souvent le cas, de les amputer. Et tant mieux. Car Jacobs, ancien contralto, est l’un des rares chefs capables de dérouler récitatifs, dialogues et musiques en liant le tout dans un grand élan fusionnel. Pas le moindre temps mort. "Cette version a été pensée pour le disque, confirme Jacobs, c’est-à-dire comme une mise en scène acoustique. Il faut fournir à l’auditeur toutes les aides possibles pour qu’il puisse se représenter l’action. En somme, un ‘audiodrame’ avec bruitages et musique de fond dans les dialogues, pour créer une tension permanente entre les numéros chantés."

Quant à la musique, parlons-en avec le même enthousiasme. La petite histoire raconte que l’empereur Joseph II, qui commanda cet opéra à Mozart, aurait reproché d’avoir mis "trop de notes", ce qui n’affecta d’ailleurs en rien le succès de sa représentation à Vienne et assit, pour de bon, la gloire de Wolfgang.

©Josep Molina

Ce qui est certain, en tout cas dans cette interprétation, c’est que chaque note trouve sa juste place. L’adhésion inconditionnelle des merveilleux instrumentistes de l’Akademie für Alte Muzik à la direction d’un chef qui les guide depuis des années, sculpte le son avec un sens des couleurs et de la dynamique particulièrement jouissif. Du tout grand art, vraiment.

Avec ce huitième opéra de Mozart enregistré par Jacobs depuis son "Cosi Fan Tutte" (en 1999), le chef achève un cycle tout simplement irremplaçable dans l’histoire des gravures mozartiennes. Même son précédent enregistrement, celui de "La Finta Giardinera", que Mozart écrivit à 18 ans, avait trouvé un éclat qu’on ne lui soupçonnait guère. Fascinant…

Les versions "Jacobs" de "Cosi Fan Tutte", "Idomeneo", "Les Noces de Figaro", "Don Giovanni", "La Flûte Enchantée", "La Clemenza de Tito" et "La Finta Giardinera" sont publiées en coffret avec texte intégral chez Harmonia Mundi.

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