René Jacobs, chef d'orchestre: "‘La Missa solemnis’ est un chef-d’œuvre qui dérange"

©BELGAIMAGE

Œuvre colossale qui s’interroge sur le destin de l’homme créateur, la "Missa solemnis" de Beethoven est un Everest que seuls les plus grands chefs ont gravi. Le chef gantois René Jacobs figure désormais parmi les premiers de cordée.

Ne vous précipitez pas sur le disque, commencez à tout prix par le livret, d’une rare densité. Le chef gantois, dont on connaît la passion pour l’analyse en profondeur des œuvres qu’il dirige, s’y livre à une brillante exégèse de cette messe que Beethoven estimait «son meilleur ouvrage». Et dont a souvent dit qu’elle était inchantable. À tort? René Jacobs: «Elle est en en effet extrêmement difficile pour le chœur et plus encore pour les sopranos. C’est quasiment irréalisable si c’est interprété de manière trop lourde par un chœur trop grand.»

Coffret classique

"Beethoven – Missa solemnis"

René Jacobs/Freiburger Barockorchester/RIAS Kammerchor

Note de L'Echo: 5/5

Comme c’était le cas au XIXe siècle?

Elle a en effet été victime de cette tendance de l’époque, où l’on interprétait les grands oratorios avec des effectifs monstres. On a chanté le «Messie» de Haendel avec 600 choristes! (> écoutez ici le "Messie" par René Jacobs) Avec la «Missa solemnis», de tels effectifs sont impossibles.

Quelles sont les difficultés principales pour les musiciens face à un tel monument?

Le problème n’est pas de lire les notes, mais de les comprendre. Le premier mouvement, le Kyrie, est encore assez simple, car Beethoven reste là reste dans une esthétique qu’il maîtrise très bien, proche de Haydn. Cela se corse à partir du Gloria, où il s’écarte radicalement du cadre liturgique.

Pourquoi ce virage soudain?

Sa propre réflexion. On a parfois opposé la «Messe en si» de Bach, fervent croyant, avec la «Missa» de Beethoven, qui ne croyait plus, dit-on, à la fin de sa vie. (> écoutez ici la "Messe en si" par René Jacobs) C’est inexact. Il était toujours déiste, comme les enfants de son époque à qui on disait que Dieu est partout, autour de nous, dans la nature. Il aimait d’ailleurs se promener la nuit en regardant les étoiles en imaginant Dieu derrière tout cela. Mais il était aussi agnostique, et pas prêt à accepter n’importe quel dogme.

"On a parfois opposé la «Messe en si» de Bach, fervent croyant, avec la «Missa» de Beethoven, qui ne croyait plus, dit-on, à la fin de sa vie. C’est inexact."
René Jacobs
Chef d'orchestre

Concrètement?

Certaines archives confirment que, pour écrire sa «Missa», il s’était plongé dans la théologie et se faisait expliquer ce qu’il ne comprenait pas par le théologien auquel il avait confié l’éducation de son neveu Karl. Il voulait comprendre le contenu idéologique du texte avant de le traduire en musique. C’est pourquoi cette œuvre est forte de mille symboles et  s’appuie sur un concept extrêmement intellectuel. Tout le contraire des messes «culinaires» de Mozart, qui étaient de la très belle musique, certes, mais surtout de l’encens pour étourdir l’aristocratie viennoise  dans une église dont elle commençait à se détourner au Siècle des Lumières.

Beethoven - Missa Solemnis in D Major, Op. 123 (Freiburger Barockorchester, RIAS Kammerchor)

Quel a été le rapport de Beethoven aux dogmes catholiques dans la liturgie de la messe?

Il en a accepté certains  – l’Incarnation, la virginité mariale et la rédemption par l’Immaculée conception – non pas pour ce qu’ils décrétaient, mais pour la beauté de ce qu’ils révélaient de l’esprit humain. Et il les a traités musicalement avec une grande tendresse, en ôtant la dimension affirmative mais en en soulignant tout le mystère. En revanche, le Credo lui posait un vrai problème, avec son affirmation doctrinale «Je crois en l’Église, une, sainte, universelle et apostolique». Schubert avait carrément supprimé la phrase! Impensable pour Beethoven. Qui a donc choisi un traitement très particulier du texte. Pendant qu’une moitié du chœur récitait une seule note – la vérité! – sans la moindre expressivité, l’autre moitié répétait sans relâche «Credo» (Je crois). La récitation obstinée sur une seule note symbolisait pour lui le fanatisme...

"Malgré sa dimension extraordinaire, cette messe est d’une grande humilité. Il n’y aucun aria pour mettre en valeur le narcissisme des solistes par exemple."
René Jacobs
Chef d'orchestre

D’autres symboles?

L’un des plus évidents, ce sont les aigus qu’il impose aux sopranos, avec trois si bémol dans la fugue qui achève le Credo. Cette longue méditation de 166 mesures sur seulement cinq mots exprime clairement l’impossibilité d’atteindre le divin. En 1897, le musicologue Weber a d’ailleurs émis l’idée que certaines syncopes (des ruptures de rythmes, NDLR) imposées curieusement au chœur mais pas à l’orchestre symbolisaient le fait que, à une telle altitude, l’oxygène devient rare et rend la parole difficile. Je partage cette lecture. Quant à l‘Agnus dei final, il est encore plus difficile…

Derrière tant de complexité, encore un message?

Un choix sans doute délibéré de Beethoven, qui traduit ses interrogations par rapport à sa propre foi et à la difficulté de tout un chacun de s’approcher de Dieu. Et pourtant, malgré sa dimension extraordinaire, cette messe est d’une grande humilité. Il n’y aucun aria pour mettre en valeur le narcissisme des solistes par exemple. Et si cette œuvre est inconfortable pour les interprètes, elle l’est aussi pour le public. Cela n’a jamais été une messe populaire et elle ne l’est toujours pas aujourd’hui. Elle est là la véritable force novatrice de Beethoven – et certainement pas dans son «romantisme», totalement absent de cette messe, dont personne, jamais, n’a pu imiter le style. Elle est unique dans l’histoire.

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