Reportage en prison: "La grande musique m'a ouvert le chemin vers dehors…"

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Prisons | Réinsertion réussie: quand des détenus de la prison de Forest rappent sur du classique… et finissent par trouver du boulot à Bozar.

Les mains gracieuses de Yu-Fen Chang au piano, les sanglots du violon d’Eric Robberecht et, tout soudain, plaqués sur le menuet mélancolique de Schnittke, les mots rythmés sortis de leurs grandes bouches de taulards: "Juste une fenêtre, juste un bol d’air, une issue de secours…" C’est un plaisir, parfois, de briser les conventions à violents coups de masse, et ces garçons y ont peut-être cédé, jadis, dans leurs vies de délinquants: Or$on, 32 ans, a passé une décennie derrière les barreaux; son pote aîné, qui porte cagoule et se fait appeler La Puissance, un peu plus encore…

L’un devrait obtenir bientôt sa conditionnelle, l’autre vient d’être relaxé. Libres, donc, ou quasi, avec pour bagages, à l’instar de leurs compagnons de cellules Prince, Boris, Trésor et Thug, des milliers d’heures d’angoisse et d’ennui au compteur et, en cadeau, comme une fleur poussée d’entre les briques, la musique. Pas la légère, non. La classique, la sévère, la savante.

"Au début, je craignais de m’endormir. À la base, Monteverdi ou Beethoven, c’est pas mon truc: je suis plutôt rap genre Booba…"

"Au sein de la prison de Forest, on nous a proposé de prendre part au projet Escapades, explique Or$on: pendant six mois on a eu droit, chaque semaine, à deux heures trente d’histoire de la musique occidentale, du baroque au contemporain, extraits à l’appui. Au début, je craignais de m’endormir. À la base, Monteverdi ou Beethoven, c’est pas mon truc: je suis plutôt rap genre Booba…" Mais le deal, qui s’adresse uniquement aux détenus en fin de peine, exige aussi l’organisation, par ces derniers, de deux concerts live – d’abord dans l’établissement pénitentiaire, puis à l’extérieur – et donc la prise en charge de toute une série de tâches connexes: sélectionner les morceaux préférés, contacter les exécutants pressentis, dessiner les affiches, établir un plan de communication. Ils sont six, cette fois, à répondre présents. Deux quitteront l’aventure en cours de route. Pour ceux qui accrochent, en revanche, l’évasion est totale.

"Comme lors des six expériences précédentes à Saint-Gilles et à Berkendael, les choix musicaux des détenus sont surprenants", constate Patrick De Clerck, cheville ouvrière de l’ASBL Music Projects for Brussels, qui chapeaute Escapades. Bien loin des "tubes" classiques, les goûts des condamnés les portent vers des compositeurs et des interprètes réputés difficiles, "pour autant qu’ils y perçoivent émotion, passion, frissons, joie, honnêteté et authenticité". Or$on peut en témoigner: "Pour découvrir ce qu’on aime, on nous a fait écouter plusieurs sons. Au final, ce sont nos oreilles qui ont tranché".

Lors du concert public organisé à Molenbeek, début octobre, leurs "sons" favoris provenaient d’œuvres de Bach, Gluck, Schubert, De Falla, Knaifel et Ginastera. Et si tous voulaient entendre le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau (impayable et de toute façon décédé), Escapades leur a trouvé Lore Binon, cette pure merveille de jeune soprano belge.

Stage rémunéré

Ainsi que, cerise sur le gâteau, un emploi. Pour ces gaillards habitués à des jobs de misère, l’ASBL a négocié des contrats de stage rémunéré avec Bozar. Ils seront technicien lumières, agent de sécurité ou producteur événementiel. Freestylée ou pas, la grande musique ne fait pas qu’adoucir les mœurs, elle leur donne ici jolie forme, et direction juste. "Double tweep! Elle m’a séduit, conclut La Puissance dans son flow argotique. Et, surtout, elle m’a ouvert le chemin vers dehors…"

Music Projects for Brussels: info sur www.mpfb.org

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