chronique

Richard Brunel "Béatrice et Bénédict", l'amour à vif

Berlioz l’appelait "mon petit opéra" et lui offrit de bien belles pages musicales. Le texte, lui, a été revu par le metteur en scène Richard Brunel, dans la nouvelle production de La Monnaie.

Fabuleux orchestrateur, Hector Berlioz se révéla moins brillant librettiste. Étonnant de la part d’un homme qui fut aussi un grand littérateur, comme en témoignent ses succulentes "Mémoires". Et cependant, le succès relatif qu’allait connaître "Béatrice et Bénédict", son seul opéra comique (1862), doit sans doute une part de son infortune au texte (trop) librement inspiré de la comédie shakespearienne "Beaucoup de bruit pour rien".

La musique, elle, ne souffre pourtant aucune discussion. Voilà un Berlioz aux innombrables nuances sonores, riches de toutes les couleurs de l’orchestre, de tous les timbres vocaux. La brillante ouverture est déjà à elle seule tout un programme.

Ce qui risque en revanche de surprendre, c’est le traitement neuf qui a été réservé à l’opéra original. Nouveau venu à La Monnaie, le metteur en scène et dramaturge français Richard Brunel a reçu pour mission de raviver l’œuvre. Il aura de plus le privilège, si l’on ose dire, d’inaugurer le grand chapiteau installé pour neuf mois sur le site de Tour & Taxis, en attendant la fin de la rénovation de La Monnaie. Pas de quoi émouvoir Brunel cependant, dont la première passion, le théâtre, a nourri son approche de "Béatrice et Bénédict". "J’aime beaucoup pratiquer la direction d’acteurs, insiste-t-il. Je m’intéresse d’avantage aux sentiments et aux enjeux relationnels qu’au spectaculaire." Ce qui explique son approche.

Les reproches que l’on fait au Berlioz dramaturge sont-ils vraiment justifiés?
Je le crois. Sur le plan littéraire, il y a une déperdition réelle par rapport à la pièce de Shakespeare, dont il a gommé toute une partie. Il a aussi beaucoup hésité entre une langue shakespearienne et une langue plus prosaïque. Et en prime, il a plutôt mal géré la construction de l’intrigue et du suspense.

Vous avez donc réécrit une bonne partie. Plutôt inhabituel pour un metteur en scène, non?
Nous n’avions pas le choix. Dans le livret, il n’y a pas de surprise. Tout y est dit à l’avance, les situations sont très stéréotypées et les dialogues souvent très pauvres. J’ai essayé de rendre l’histoire un peu plus complexe, en partant d’éléments mystérieux ou inexploités. Je songe par exemple à la relation entre Claudio et Héro, dont le mariage est central chez Shakespeare, mais qui, chez Berlioz, ne fait même pas l’objet d’un duo amoureux.

"Je m’appuie totalement sur la musique pour faire ressortir toute la poésie de cette œuvre."

Comment procéder sur le plan de la langue? Celle de Shakespeare ne s’improvise pas…
J’ai eu à la fois recours au texte de Shakespeare mais aussi à la traduction dont s’était servi Berlioz. J’ai voulu harmoniser la langue parlée et la langue chantée. Je ne colle donc pas tout à fait à l’histoire de Berlioz, mais je ne reproduis pas non plus celle de Shakespeare. Et j’ai tenté de résoudre les incohérences du livret en étoffant les personnages. La langue utilisée par Berlioz est beaucoup moins comique, beaucoup moins virulente que celle de Shakespeare. Berlioz excelle quand il écrit le duo entre Béatrice et Bénédict. Mais quand il les fait parler, c’est plat. J’ai revu la dramaturgie pour en gommer les faiblesses afin d’être à la hauteur de la musique de Berlioz, d’une très grande beauté.

©Bernd Uhlig/La Monnaie

En remaniant dès lors le déroulé musical?
J‘ai en effet veillé à ce que les passages musicaux ne soient pas trop espacés dans le temps, pour que le passage de la parole au chant soit absolument nécessaire. J’ai supprimé l’entracte pour que l’action se vive d’un seul souffle et j’ai déplacé un ou deux airs pour maintenir le suspense. Mais je m’appuie totalement sur la musique pour faire ressortir toute la poésie de cette œuvre.

Quelques mots déjà sur votre mise en scène?
Tout l’enjeu ici est de répondre à une série de questions sur le sentiment amoureux, la peur de s’engager, l’idéal conjugal… Je ne désirais pas une lecture "sentimentalo-cul cul". Je veux au contraire souligner ce qu’implique la violence conjugale, non pas physique, mais psychologique. Cet opéra porte une grande part de sensualité, de sexualité même. Ma mise en scène veut souligner toute l’intensité d’une passion brûlante.

©J Louis Fernandez

Sur le plan musical, le Berlioz qui a composé cette œuvre était alors tourmenté sur le plan amoureux. C’est un homme "à vif" dans ses rapports avec les femmes. Il écrit sur le mariage, mais il ne cesse d’en convoquer la mort. Dans un chœur célébrant le mariage, il fait chanter "Mourez…"! Au fond, c’est une œuvre très touchante, un opéra à taille humaine sur toute la difficulté que l’on peut avoir à dire à quelqu’un qu’on l’aime…

Béatrice et Bénédict, d’Hector Berlioz — Direction musicale: Jérémie Rhorer ou Samuel Jean – Mise en scène: Richard Brunel – Interprètes: Julien Dran ou Sébastien Droy (Bénédict), Anne-Catherine Gillet ou Sophie Karthäuser (Héro), Stéphanie d’Oustrac ou Michèle Losier (Béatrice), Lionel Lhote (Samarone)…

Du 24 mars au 6 avril — Site Tours & Taxis à Bruxelles, www.lamonnaie.be

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