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Ruzan Mantashyan, irréprochable dans "Eugène Onéguine" à l'ORW

L’Arménienne Ruzan Mantashyan, 31 ans, dans la scène de la lettre. ©j berger

Chantée en russe et baignée dans l'atmosphère romantique de Tchaïkovski, la nouvelle et magnifique production de l’Opéra Royal de Wallonie pousse à la mélancolie: en amour, tout est question de bon timing…

L’absence de synchronisation des sentiments reste l’une des plus vives souffrances de l’amour. Victime d’un coup de foudre, Tatiana adore Eugène et le lui écrit. Eugène l’éconduit, un peu goujatement. Puis, les années passant muscade, le mufle réalise son erreur. Trop tard: Tatiana a convolé et, bien qu’encore éprise d’Eugène, choisit, dans toute la grandeur du renoncement, de rester fidèle à son époux. Mauvais timing: proches du bonheur peut-être, mais pas en même temps, ils s’abandonnent l’un l’autre à leurs désespoirs, entre rage et douleur, misère et solitude.

De ce malentendu banal, tiré du roman homonyme en vers (5.523 tétramètres iambiques!) d’Alexandre Pouchkine, Tchaïkovski a composé une pièce d’une beauté brûlante. Soleil noir de l’opéra russe, «Eugène Onéguine» (1879) est une création lyrique d’une tristesse incommensurable, qui fait écho à la tragédie domestique personnelle du maestro – marié pour dissiper des rumeurs d’homosexualité, il fuit le domicile conjugal vingt jours seulement après les noces, dans un désarroi tel qu’il souhaite sombrer au plus profond des eaux froides de la Moskva…

Eugéne Onéguine à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège

Dans cet opéra, la configuration sonore tout à fait inhabituelle des couples en présence (le baryton Onéguine apparié à la soprano Tatiana; et son ami le ténor Lensky à la mezzo Olga, sœur frivole de Tatiana) en dit long, d’ailleurs, sur l’insondable mélancolie de l’auteur, comme si l’impossibilité de la félicité maritale se trouvait déjà inscrite dans cette distribution atypique des voix.

La manière élégante dont Éric Vigié met en scène, à l’ORW, cet «opéra épisodique» – il n’offre pas d’histoire continue, juste des moments choisis de la vie du dandy cynique – rend merveilleusement justice à ce spleen. Dans une Russie qui s’écroule sous le souffle d’une Révolution qu’on devine imminente (on y voit quelques archives filmées de Staline), il plante le décor d’une demeure campagnarde toute simple, aux meubles cérusés couverts de gerbes de blé séchées, où vont et viennent seigneurs et moujiks à l’âme tourmentée.

"La manière élégante dont Éric Vigié met en scène, à l’ORW, cet «opéra épisodique» – rend merveilleusement justice à son spleen."

Une serre, un vieux piano droit, un brouillard bleuté glacé parfont la chambre où Tatiana rédige la plus belle lettre d’amour de l’histoire de la musique chantée – un très long monologue, et l’un des airs les plus exigeants de tout le répertoire. Partagée entre exaltation et affolement, frémissante d’émotions contradictoires sans surjeu, l’Arménienne Ruzan Mantashyan, 31 ans, est absolument irréprochable. Et terriblement crédible lorsque, accablée par les pâles dérobades de son crush, humiliée, elle lève la tête, ferme les yeux et… se tait.

À côté du reste d’un cast russophone, dont un poignant Onéguine, finalement touchant par la vacuité de son existence (le Tchèque Vasily Ladyuk, 42 ans), le chœur de l’ORW a travaillé d’arrache-pied sous la conduite d’un coach, pour assimiler, avec accents toniques corrects, un texte difficile retranscrit en phonétique.

Au pupitre, Speranza Scappucci prend un plaisir évident à diriger son premier opéra dans la langue du maître de Saint-Pétersbourg, traversé de sonorités voluptueuses et de motifs dont les variations créent chez les spectateurs une prodigieuse connivence avec le vécu intime des personnages. Tchaïkovski ne le disait pas différemment: «Si seule une infime partie de ce que j’ai ressenti en composant cette œuvre résonne chez l’auditeur, je n’ai besoin de rien d’autre…» Nous non plus.

Opéra

«Eugène Onéguine»

De Piotr Ilitch Tchaïkovski (1879)

Direction musicale Speranza Scappucci, mise en scène et costumes Eric Vigié, Orchestre et Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège

Jusqu'au 30 octobre à L'ORW-Liège

Note de L'Echo:

Eugène Onéguine de Tchaïkovski à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège

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