interview

Sabine Devieilhe, la voix royale

©Jean-Baptiste Millot

La soprano Sabine Devieilhe, accompagnée d’Alexandre Tharaud, célèbre l’amour et la mélodie française à la Monnaie. Portrait au naturel d’une colorature aérienne.

On a cru un temps qu’elle serait la nouvelle grande soprano baroque, l’enfermant d’emblée dans un répertoire qu’elle venait de magnifier avec son premier CD Rameau. C’était il y a sept ans à peine. Depuis, Sabine Devieilhe s’est emparée de quatre siècles de répertoire, de quelques Victoires de la musique et autres Diapason d’or, tout en conquérant les grandes scènes lyriques. La Monnaie, où elle nous offre en récital avec le pianiste Alexandre Tharaud leur nouvel album, n’a pas oublié son émouvante "Eurydice", ni sa brûlante "Reine de la Nuit".

Classique

"Chanson d’amour"

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Sabine Devieilhe/Alexandre Tharaud, Erato

Et dire qu’elle faillit être violoncelliste. "Ce passé d’instrumentiste a été fondateur", reconnaît cette bosseuse – qui est aussi musicologue. Mais il lui manquait l’essentiel: la scène et sa théâtralité, ce lien organique entre le texte et la salle. "Ce qui m’intéresse, c’est la composition d’un personnage, la rencontre avec le metteur en scène, l’art vivant, le spectacle parfaitement imparfait!" La suite est connue, et l’ascension légitime. Qui ne lui monte pas à la tête. Cette "divine qui n’a rien d’une diva" – jolie formule d’un confrère – a annulé d’importantes productions pour donner naissance à son deuxième enfant en ce début d’année. Elle assume. "Il était évident pour moi d’avoir des enfants. Je trouve mon équilibre en posant beaucoup de billes dans ma vie personnelle. Cela m’épanouit dans ma profession, que j’ai appris à relativiser. Je suis beaucoup moins traqueuse depuis que j’ai des enfants car l’essentiel est ailleurs, même si c’est un combat pour tout concilier!"

"Ce qui m’intéresse, c’est la composition d’un personnage, la rencontre avec le metteur en scène, l’art vivant, le spectacle parfaitement imparfait!"
Sabine Devieilhe
Soprano

Reste que le statut de cheffe de file de la nouvelle génération des sopranos françaises – sacré héritage après Nathalie Dessay – peut donner le vertige. Son truc pour le vaincre? "Me concentrer sur le présent, pour avoir moins peur du futur. Dans ce métier, il y a deux échelles de temps, celle de l’artiste, qui se projette longtemps à l’avance avec des agendas remplis. Et celle de l’artisan qui travaille au quotidien, à la table, avec la préparation des rôles et des répétitions parfois très longues. Cet artisanat-là m’ancre dans une temporalité à l’échelle humaine. C’est cela qui m’évite le vertige…"

"Pour incarner ce que l’on chante, il faut toujours en faire un moment de spectacle."

Le souci de ne pas se brûler les ailes "en bonne intelligence avec les programmateurs" explique ses choix, nourris sans la moindre faute de goût. "Je travaille toujours par filiation. Quand je chante Mozart, je suis emplie de Bach. Et quand j’interprète Rameau, je songe déjà à Ravel, parce que le style français, cette façon de poser la musique sur le texte, se retrouve aussi bien dans la musique ancienne qu’au tournant du XIXe et du XXe siècle."

Coups de cœur et Madeleines de Proust

Venons-y, justement, à cette époque charnière et à ce nouveau disque, "Chanson d’Amour", où on la retrouve tout entière, pureté des aigus et appétit canaille pour le texte. "Cette période me passionne. Je voulais enregistrer les 'Ariettes oubliées' de Debussy. Ce chef-d’œuvre raconte comment la mélodie est sortie des salons et s’est affranchie des codes bourgeois de la romance. Je désirais aussi enregistrer les 'Cinq mélodies populaires grecques' de Ravel, riches de cette veine folklorique qui me touche énormément." Et pour compléter ces deux cycles? "Alexandre et moi avons lu des piles de partitions pour mêler coups de cœur et petites Madeleines de Proust, avec du Fauré et du Poulenc."

"C’est le travail qui me rend vraiment libre sur la scène!"

De ce dernier, savourez les virtuoses "Fêtes galantes". Sabine Devieilhe les défend avec un tel sens du théâtre que la marge entre l’opéra et la mélodie paraît bien étroite. "Il est vrai que, pour incarner ce que l’on chante, il faut toujours en faire un moment de spectacle. Ce que permettent les 'Fêtes galantes', avec une diction de café-concert et la gouaille du titi parisien qui doit passer avant tout." Cela "passe", en effet, et avec une telle évidence que l’on en oublierait l’immense travail qui en est le socle. "Les choses n’arrivent pas de nulle part", glisse-t-elle avec malice. Car une voix de colorature, par nature fragile et légère, cela s’entretient. "J’ai toujours eu une voix naturelle avec presque toutes les notes dans mon instrument. Mais cela ne suffit pas. Il faut développer la puissance, l’endurance et les couleurs nécessaires pour éviter l’abattage pyrotechnique qui, à mon avis, n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant." Et le don dans tout cela? "Oui, bien sûr. Mais c’est le travail qui me rend vraiment libre sur la scène!"

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