interview

Serge Dorny: l'opéra est le miroir de la vie

©Diego Franssens

À quelques heures de la clôture de la session chant du Concours Reine Elisabeth, ce samedi, à Bozar, l’un des membres de son jury, le Belge Serge Dorny, patron de l’Opéra de Lyon, nous livre ses impressions et ses passions lyriques dont il a fait "sa religion".

 

Février 2013 à Madrid. Nous étions en compagnie du directeur d’opéra Gerard Mortier, un an avant sa mort. Ce dernier nous racontait comment il comptait étayer la richesse du monde culturel belge au cours d’une conférence sur Hugo Claus qu’il devait donner le mois d’après. "Je prendrai l’exemple de Serge Dorny, qui dirige l’Opéra de Lyon", disait-il.

Aujourd’hui, nous sommes assis en face de Serge Dorny dans le hall de l’hôtel bruxellois qui l’accueille pendant les épreuves de la session chant du Concours Reine Elisabeth, dont il est juré. "J’ai vu Gerard pour la dernière fois trois jours avant son décès, raconte-t-il d’emblée. Quand nous nous sommes quittés, je lui ai dit: ‘Fais-moi savoir si je peux faire quelque chose. Je te souhaite beaucoup de courage.’ Gérard m’a répondu: ‘Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre, Serge. J’espère simplement que je tiendrai jusqu’en mai pour voir ‘Les Contes d’Hoffmann’ à Madrid’. Ce furent ses derniers mots, je ne les oublierai jamais. Dans un certain sens, il a résumé, à quelques jours de sa mort, ce qui comptait pour lui. La ‘Notwendigkeit’, la nécessité de l’art, pour sa vie, pour la société, pour l’humanité."

Serge Dorny a 56 ans. Né à Wevelgem, près de Courtrai, en Flandre occidentale, il a été dramaturge à La Monnaie et directeur artistique du Festival de Flandre; il a dirigé le London Philharmonic Orchestra puis l’Opéra de Lyon, où il est en poste depuis 15 ans, et il deviendra, en 2021, l’intendant du Bayerische Staatsoper, à Munich. Depuis 15 jours, il siège au jury du Concours Reine Elisabeth. "Une manière de rester connecté à la nouvelle génération. Gerard Mortier s’intéressait beaucoup aux jeunes talents. Et j’essaie, comme mon collègue de La Monnaie, Peter de Caluwe, de poursuivre cette tradition."

Il est en bonne compagnie pour le faire avec ses collègues Dominique Meyer, Peter de Caluwe et Marc Clémeur, les grandes voix Christoph Prégardien, Teresa Berganza, Peter Schreier ou José van Dam, l’accompagnateur de génie, Helmut Deutsch, ou le chef féru de voix baroques Christophe Rousset. Devant lui, un carnet Moleskine où il note ses impressions…

Parmi les 12 finalistes, on compte huit Européens et seulement deux chanteurs d’origine asiatique. Quel enseignement en tirez-vous?

Le niveau général est assez élevé et même supérieur au niveau habituel, en tout cas à celui du concours précédent, en 2014. Ce constat est partagé, je pense, par mes collègues du jury. Le niveau des candidats asiatiques est également plus élevé. Quand j’écoute cette école coréenne qui s’est présentée en nombre, il y a une évolution énorme quant à l’expression, à la maîtrise des langues, au style. Dans ce monde global, ces chanteurs viennent se former en Europe. Une évolution intéressante, que l’on constate dans beaucoup de concours et qui n’est pas prête de s’arrêter. Cela rend caduque la "stigmatisation" habituelle des musiciens asiatiques.

Ce niveau élevé signifie-t-il que la session chant du Reine Elisabeth gagne en notoriété et est en mesure d’attirer davantage de candidats confirmés ou le constatez-vous aussi lorsque vous procédez vous-même à des auditions?

"Un concours, ce n’est ni une audition, ni une finalité. La question revient à s’imaginer cet artiste dans tel ou tel rôle, récital ou projet. C’est essayer de se projeter au-delà des airs qu’il présente."

Beaucoup de jeunes se lancent dans cette voie – ce qui est encourageant –, et leur mobilité ainsi que leur disponibilité s’accroissent. Aujourd’hui, une très large palette de chanteurs nous est proposée. Il est donc devenu difficile de s’imposer comme soprano ou baryton parce qu’il y a une offre énorme et une réelle concurrence internationale. Et cela rejaillit sur le niveau général.

Quand on parle de qualité, parle-t-on de virtuosité ou de personnalité? On constate que beaucoup de candidats de ce concours osent affirmer un projet personnel…

C’est tout à fait vrai, même si, dans les auditions et les concours, on entend encore des airs destinés à montrer l’étendue et la virtuosité de sa voix. Ce que je constate aujourd’hui, et particulièrement dans ce concours, ce sont des programmes atypiques. Je pense notamment au baryton allemand, Samuel Hasselhorn. Au premier tour, il présentait "Pelléas et Mélisande" de Debussy et un lied de Schubert. Et en demi-finale, il proposait un programme de lieder, exclusivement. Et c’est un formidable interprète du lied, c’est assez impressionnant! Cela signifie qu’il se connaît bien et qu’il ne cherche pas à impressionner. Il a une personnalité musicale déjà construite et il ose l’affirmer.

Je pense aussi à l’Ukrainien Danylo Matviienko. Dès la première épreuve, il choisissait un air de "Billy Budd" de Britten, simplement parce qu’il correspond parfaitement à sa personnalité musicale, et non pour nous épater. Idem pour la proposition très pertinente de la basse chinoise Ao Li. Une grande partie des chanteurs de cette édition ont la capacité de se juger, de savoir ce qu’ils savent faire ou ne pas faire. C’est la très grande différence par rapport aux concours précédents où on n’entendait le plus souvent que des airs de concours.

Ces personnalités affirmées, cela simplifie-t-il le travail du jury, parce qu’on a d’abord affaire à des musiciens plus qu’à des techniciens, ou, au contraire, cela rend-il la comparaison difficile entre des candidats très singuliers?

Effectivement, ce sont des répertoires extrêmement larges. Est-ce qu’on va pénaliser un candidat parce qu’il ne présente pas d’airs d’opéra? Chacun jugera en son âme et conscience. Pour ma part, j’essaie de décloisonner et d’imaginer ce qu’un candidat comme Samuel Hasselhorn pourrait faire dans d’autres genres. Un concours, ce n’est ni une audition, ni une finalité. La question revient à s’imaginer cet artiste dans tel ou tel rôle, récital ou projet. C’est essayer de se projeter au-delà des airs qu’il présente. C’est cela l’important: comment on évalue l’instrument du candidat, de quoi on le sent capable, quelle évolution on lui donne dans le temps et dans quels répertoires. Cela doit jouer autant que l’impression qu’il va nous faire dans l’instant, lors de ses prestations de demi-finale et de finale.

©Diego Franssens

En tant que directeur d’opéra, vous arrive-t-il encore d’être ému, sachant que demain, vous aurez peut-être un entretien d’évaluation difficile avec un chanteur?

Je suis certainement la personne la plus critique vis-à-vis de ses propres productions. Je ne considère pas les applaudissements comme un baromètre! C’est réussi ou pas. En cela, je suis très exigeant. Mais cela m’arrive encore d’être touché par une interprétation. Quand cela se produit, je deviens un autre homme. Il y a quelque temps, après avoir écouté "A Dog’s Heart" d’Alexander Raskatov, je me suis rendu compte que j’avais totalement perdu la notion du temps.

Quand les lampions du concours se seront éteints, qu’est-ce que vous écouterez en rentrant dans votre chambre d’hôtel?

Du Bach. Comme tous les soirs. Et toujours les "Variations Goldberg" qui me donnent une sensation d’infini. Chaque soir, je rencontre un génie avant de m’endormir (il rit). Et Bach n’a jamais écrit d’opéra… ceci explique cela.

Vous avez étudié l’architecture, l’archéologie, l’histoire de l’art et la communication. Mais qui vous a mis en contact avec la musique?

"Tous les thèmes universels se retrouvent mis en scène dans l’opéra classique. Ce n’est pas un art du passé."

Je pense souvent à ce film avec Robin Williams, "Le Cercle des poètes disparus": pour moi, l’étincelle naît des rencontres, des personnes et des professeurs qui vous encouragent. Un de mes oncles jouait dans une fanfare, mais je me souviens surtout de Willy Soenen, mon professeur de trompette quand j’avais dix ans. À Wevelgem, il n’y avait pas d’académie de musique: je devais aller à Roulers ou à Menin. Willy Soenen était passionné de musique et il était très exigeant et critique. Mais cette critique m’encourageait à travailler encore plus. Et c’est devenu ma ligne de conduite. Je ne suis pas quelqu’un qui renonce facilement. Et vous continuez à croiser des gens sur votre route. Après Willy, il y eut Ernest Fleischmann, le directeur du Los Angeles Philharmonic Orchestra…

…Et ensuite, ce fut Gerard Mortier.

C’est grâce à eux que j’ai fait de la musique ma religion et ma passion, alors que dans ma famille, il y avait une certaine résistance à l’égard des arts. Mon père était militaire, et l’idée que j’y fasse carrière ne lui plaisait pas. Il ne me soutenait pas dans mes choix et, pour continuer, j’ai rapidement dû voler de mes propres ailes. Cela ne m’a pas rendu triste pour autant. Il en fallait plus pour m’éloigner de mes convictions. Je n’en ai gardé aucune cicatrice. Cela m’a au contraire conforté dans mes choix et encouragé à travailler davantage. Même si cela ressemblait à une utopie. En réalité, ce fut une école de vie fantastique. Je faisais des petits boulots et je jouais avec l’orchestre de Willy Soenen pour gagner un peu d’argent. J’ai moi-même deux filles. L’aînée est architecte, la cadette est encore étudiante. Je souhaite les soutenir dans leurs choix et leurs ambitions, quelle que soit la situation: quand les choses vont bien et, c’est peut-être plus important, quand les choses vont moins bien.

©Diego Franssens

Comment concevez-vous l’opéra aujourd’hui?

L’opéra est un art complet. Il ne s’agit pas uniquement de "sons": on y trouve également une dimension sociale et sociétale. De nombreuses thématiques actuelles trouvent une résonance dans l’opéra. Ce n’est pas un art du passé. Il permet, au contraire, de jeter un regard sur le monde d’aujourd’hui et de demain. La stigmatisation des individus, l’abus de pouvoir, par exemple: tous ces thèmes universels se retrouvent mis en scène dans l’opéra classique. Mais je ne reprends jamais une œuvre sans me poser d’abord la question de savoir ce qu’elle nous raconte aujourd’hui.

Un exemple?

"Macbeth" de Verdi, d’après l’œuvre de Shakespeare. Cet opéra brocarde les politiciens qui s’accrochent coûte que coûte au pouvoir. Je n’ai pas besoin de citer des noms: ils ont toujours existé et existeront toujours. Hélas! Dans "Macbeth", la foule silencieuse s’oppose à eux. Et regardez ce qu’Emmanuel Macron a fait l’an dernier en France… Il a réussi à dépasser tous les partis traditionnels et à devenir président. "Macbeth" est un bon exemple, mais il y en a d’autres, comme "Peter Grimes" de Britten, qui trouve un écho dans la stigmatisation de l’autre dans la société actuelle. Il semble que ce soit tellement difficile d’accepter les différences… On peut même y retrouver une résonance avec le mouvement #MeToo à travers le personnage de Mélisande. Dans "Pelléas et Mélisande" de Debussy, inspiré de la pièce de Maeterlinck, cette jeune femme se retrouve dans un monde d’hommes qui abusent d’elle. Cette œuvre est donc toujours pertinente. L’opéra peut avoir une dimension politique, au sens premier du terme, c’est-à-dire socialement constructive. C’est pourquoi nous devons essayer d’ouvrir nos salles à toute la diversité de la société. Notre époque communique beaucoup, mais dialogue peu. Nous passons des heures devant notre ordinateur ou sur WhatsApp, mais on se rencontre moins. Ou du moins, pas comme avant. Les centres culturels devraient devenir les nouvelles "piazze".

Ce samedi 12/5, à 20h, dernière soirée de la finale du Reine Elisabeth. En direct dès 19h45 en radio sur Musiq’3, dès 19h50 sur La Trois, en télé. En streaming et en VOD sur RTBF Auvio et Arte Concert, sans oublier Facebook live.

En attendant Samuel Hasselhorn

La finale de cette session chant a débuté jeudi sur les chapeaux de roue avec la basse chinoise Ao Li dont l’abattage égale la présence scénique. Visage carré planté sur un coffre qui avale d’un trait Ralph, Aleko, Don Bartolo et Colline, les quatre rôles de sa prestation avec orchestre. 20 minutes qui étayent les propos de Serge Dorny (lire ci-contre) sur le caractère trempé de certains candidats qui osent affirmer leur singularité.

Dans la même optique, on attend avec impatience la prestation, ce samedi soir, du baryton allemand Samuel Hasselhorn, que nous placions hors concours dès la demi-finale. Quelle audace que de présenter un programme de lieder devant un aréopage qui s’attend surtout à des envolées lyriques! Mais depuis le premier roulement de "r" allemand qu’il semble extirper des profondeurs de la Forêt noire, on est immédiatement plongé dans un récital de musique pure qui aurait pu tout aussi bien être chanté par Thomas Quasthoff, Thomas Hampson ou même feu Dietrich Fischer-Dieskau. Non que l’on veuille spécialement le comparer à pareilles gloires, mais c’est dire qu’il est de leur trempe et souverain sur tous les paramètres – présence, style, justesse, caractère, couleurs. Il est de ces candidats du Reine Elisabeth qui sont hors concours tant ils dégagent d’évidence.

Mais attendons ce samedi soir et notamment son unique air d’opéra, "Ah, je meurs" du "Don Carlos" de Verdi… On aura aussi une attention particulière pour nos deux sopranos belges de ce soir, Charlotte Wajnberg et surtout Marianne Croux, qui clôturera l’épreuve. Avec sa musicalité désarmante, doublée d’une autorité naturelle, celle-ci devrait tenir la dragée haute à notre favori.

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