Shirley Manson, La belle rockeuse et le vacarme

©Joseph Cultice

Vingt ans après ses débuts, Garbage ressort son disque culte. Et réhabilite sur scène l’après-grunge avec ses chansons technoïdes.

Fin 1995, une voix à l’apparence sûre d’elle envahit les baladeurs CD d’adolescents traumatisés par la mort toute fraîche de Kurt Cobain. Elle leur explique, le long de 12 titres providentiels, qu’il n’était pas si grave d’être différent, étrange ou déprimé. "Queer", "Stupid Girl", "Milk". Toute l’ambiguïté de Garbage est là: attelage curieux de trois musiciens producteurs américains — Butch Vig, Duke Erikson et Steve Marker — bientôt quinquagénaires et d’une Écossaise de quelques lustres leur cadette. Succès immédiat. Pics de ventes. Tournées monstre. Après 20 ans de grabuge, Shirley Manson sait où elle se situe, dans la cartographie touffue du rock d’aujourd’hui. Loin d’être une "poupée pop" au service de trois aguerris du show-biz, elle a aidé à définir un son typique des années 90, imposant non seulement une présence et une écriture dramatiques, mais surtout une voix féminine au pays des guitares. À 49 ans, elle est devenue un des personnages rock les plus singuliers de l’époque, garce sympathique aux séductions narquoises, fausse vestale postmoderne et vraie chanteuse.

Garbage est né au moment où toute la scène rock était dominée par le mouvement grunge. Pourquoi avoir pris la tangente?

Distribué par Pias.

En concert le 5 novembre à Forest National pour la tournée "20 Years Queer" avec Dutch Uncles.

J’étais dans la musique depuis 10 ans. Mon groupe battait de l’aile, tout le monde se fichait de moi, je pensais arrêter, et tout d’un coup, je reçois un coup de fil de Butch Vig, qui venait de produire "Nevermind" de Nirvana. C’était effroyablement bizarre. Les garçons m’avaient repérée à la télé et m’ont invitée chez eux, à Madison dans le Wisconsin. À l’époque, je n’avais vraiment pas un sou. Pas même assez d’argent pour appeler ma famille en Écosse. Je me suis retrouvée au milieu de nulle part, avec ces trois hommes que je ne connaissais pas. Sans argent, sans carte de crédit, sans internet. Au début, ils voulaient juste m’engager pour une chanson. On se ressemblait peu. Je venais d’une île écossaise, une petite communauté au bout d’un vieux pays. Les garçons, eux, étaient des artistes puissants, bien installés dans le milieu. Ils avaient créé leur propre groupe, "Garbage", pour aller au bout de leurs idées. Je me suis dit que jamais ça ne marcherait. Et puis, on s’est mis à écrire. L’alchimie a pris. Et je n’ai plus quitté le studio.

Garbage s’est démarqué très vite par son rock technoïde, ses coups de forge. Comment est né ce son?

C’est la chanson "Queer" qui a vraiment scellé notre destin. Les garçons avaient une démo avec une ébauche de chanson, mais la manière dont Butch Vig chantait était trop agressive. J’ai donc posé ma voix de manière plus calme. Ils ont adoré. Souvent, quand on veut jouer fort, on oublie le pouvoir des chansons elles-mêmes.

On reproche souvent à Garbage d’être un pur produit de laboratoire, un fantasme d’ingénieurs du son…

©Joseph Cultice

C’est vrai, mais toute notre aventure consiste à transcender les artifices. Dans les années 90, on faisait soit de la pop soit on était underground. Comme s’il ne pouvait rien y avoir entre les deux. Personne ne mixait une belle mélodie avec un beat de hip-hop et des guitares rock, ou avec de l’electronica furieuse. Or c’est ce mélange qui a forgé notre son. Notre son était une extension, une vision futuriste de ce qui était si prolifique à l’époque.

Votre premier coup d’éclat a déjà 20 ans. Qui a décidé de cette ressortie?

Tout a commencé quand Butch a lancé l’idée de jouer le disque sur scène dans sa totalité, avec les faces B. Tout le monde a été enthousiaste. On a vu beaucoup d’artistes le faire, et on était envieux… Notre manager, Paul, a du coup proposé de le ressortir, parce que c’est presque impossible aujourd’hui de trouver l’album en vinyle. Il a également suggéré de le remastériser, pour que le son soit compétitif avec celui des disques qui sortent aujourd’hui. On ne l’a jamais entièrement joué sur scène. En live, il y aura des chansons qu’on n’a jamais jouées et qu’on ne rejouera probablement pas.

Avec votre crinière rousse, vous avez été catapultée d’office porte-parole du quatuor. S’imposer en tant que femme, dans un monde de guitares, est-ce difficile?

Je ne me suis jamais sentie leader du groupe, mais plutôt "locataire". J’ai toujours eu des difficultés à assumer mon rôle d’artiste. Mais en regardant ma carrière je réalise que je le suis, même si ce n’est pas survenu autrement que par accident. Au départ, je voulais être écrivain, actrice, journaliste. Dans le rock, pratiquement aucune femme ne mène véritablement carrière, parce que cette musique a été définie par le système patriarcal. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la définition de ce qu’est une attitude rock est une idée masculine et peu de femmes peuvent y parvenir, tant c’est éloigné d’elles. Celles qui font carrière sont celles qui ont des qualités masculines. Moi, je ne suis pas intimidée par l’idée d’affronter les choses d’une manière masculine. Mais je suis une femme.

Vous avez longtemps joué la garce toxique… Une manière de refuser les lieux communs de la séduction?

Toute ma vie, je ne me suis pas trouvée séduisante. Or c’est une bonne part de mon rôle au sein du groupe. Et je trouve que ça fonctionne plutôt à mon bénéfice de ne pas complètement céder à ce qu’on attend d’un sex symbol. Mais en réalité, j’étais tétanisée par le succès. Je connais des gens qui se sentent bien dans la lumière. Nous ne l’étions pas particulièrement. Ça me paraissait faux, pas réel. À l’époque, je ne pensais pas durer. J’éprouvais sans cesse le sentiment de ne pas être à la hauteur: pas assez bien, pas assez créative, pas assez jolie, pas assez intelligente. Aujourd’hui, je crois avoir prouvé que ce succès était mérité. Mais ce qui m’a permis de garder l’équilibre, c’est le fait d’avoir été entourée des bonnes personnes. Des gens sains. Ceux avec qui nous travaillons aujourd’hui sont les mêmes qu’il y a 20 ans. Avoir une famille si soudée, c’est très rare dans le show-biz. Mais ça nous a donné une force et une liberté incroyables!

On vous a vu tenir un premier rôle dans la série télévisée "Terminator: The Sarah Connor Chronicles". Vous envisagez une carrière parallèle au cinéma?

J’ai simplement eu de la chance. J’ai fait connaissance avec un écrivain, à une soirée, qui travaillait sur l’adaptation ciné d’un roman de James Ellroy, pour lequel j’ai une obsession. On discutait du "Dahlia noir", quand il me demande si je n’ai jamais été tentée par le jeu d’acteur… J’ai cru que c’était une blague! Et je n’ai pas pensé une seule seconde qu’on allait se revoir un jour. Six mois après, il m’appelle pour m’inviter à un casting. À partir de ce moment-là, j’ai été totalement absorbée par le personnage. J’ai adoré participer à ce projet. Aujourd’hui, on continue de m’inviter à des castings, mais je n’ai pas vraiment retrouvé de rôle qui me colle à la peau.

Vous seriez pourtant parfaite en "James Bond Girl"…

(Éclats de rires!) Je crois que je suis un peu trop vieille pour ça… Mais avoir un petit rôle dans Bond, après en avoir écrit la chanson, ce serait un bel exploit!

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