interview

"Si j'arrête la musique, je meurs dans les deux jours" (Philippe Herreweghe)

©Johan Jacobs

Le chef gantois devient "Cantor" de Flagey, une résidence au long cours qui débute ce jeudi avec la "Hohe Messe" de Jean-Sébastien Bach. Un nouveau défi pour un insatiable de la partition.

"Si j’arrête la musique, je meurs dans les deux jours." À 72 ans, Philippe Herreweghe a d’autant moins de raisons de s’arrêter qu’il n’en a ni le temps ni l’envie. Happé par téléphone entre son retour d’Asie – il a dirigé à Shangaï, Pékin et Tokyo – et son envol pour Dresde, le chef n’a que l’embarras pour occuper "des journées de 10 heures, week-end compris". Le Collegium Vocale, qu’il a fondé à Gand il y a près de 50 ans, aligne 120 concerts par an. Il en dirige une quarantaine, avec un répertoire très large. "Cela me permet de grands voyages dans le temps", affirme celui qui ne supporte plus l’étiquette de baroqueux. "Sur 200 disques, 100 ne l’étaient pas", souligne-t-il, évoquant la passion qu’il nourrit, entre autres pour les grands romantiques allemands.

Jeudi 13/6 (20h15), "Hohe Messe": www.flagey.be (Bruxelles).

À Paris, son orchestre des Champs-Élysées, qui court de Beethoven à Debussy sur instruments d’époque, aura bientôt 30 ans. Ajoutez-lui une baguette de chef à l’Antwerp Symphony Orchestra et de chef invité par les Concertgebouw Amsterdam, Staatskapelle de Dresde et autres Cleveland Orchestra, et l’on comprendra mieux pourquoi le maestro peut affirmer sans rire que son "dernier jour de liberté remonte au 21 septembre passé". Il ne sait d’ailleurs pas quand sera le prochain, puisque le voilà porteur en prime du titre de "Cantor" de Flagey. Une alliance à long terme que Gilles Ledure, son directeur, a décidé de lui offrir, à lui et à son Collegium.

Mais pourquoi a-t-il dit oui? "Parce que quand on passe 280 nuits par an à l’hôtel, on finit par vouloir quelques points d’ancrage. Avec le Collegium, nous sommes chaque année en résidence à Bruges ou dans mon festival de musique de chambre en Toscane. Mais nous n’avons jamais eu de salle fixe. Alors, Flagey avec son Studio 4 et sa très belle résonance, vous comprenez…"

Collegium Vocale Gent & Philippe Herreweghe


Vous y voilà "Cantor", un titre lourd de sens – le plus célèbre fut Bach!

Mon rêve est de tisser un lien plus profond avec un public que j’espère rajeunir, sans faire du jeunisme, notamment par le biais de répétitions ouvertes. Je souhaite construire un projet sur cinq ans avec toutes les configurations possibles du Collegium, dans un large éventail de musiques. Je pense à des œuvres méconnues de Liszt, à de la musique contemporaine…

Votre première saison est cependant fort axée sur Bach…

Elle n’est pas tout à fait significative, mais elle lance le projet. Cette "Hohe Messe" est une telle fête! Je l’ai dirigée 150 fois, enregistrée trois fois. Contrairement au cycliste professionnel, le chef bonifie avec l’âge. J’ai tellement dirigé, de Haydn à Beethoven et Mahler, que cette expérience rend mon approche de cette "Messe en si" de plus en plus inspirée – j’espère! –, même si elle reste tributaire du haut niveau de solistes.

"Contrairement au cycliste professionnel, le chef bonifie avec l’âge."

Votre gestique a évolué, plus discrète mais pas moins efficace. Le privilège de l‘autodidacte?

Il est vrai que je n’ai jamais suivi de cours de direction. Je ne suis pas un chef à la technique parfaite, persuadé d’être seul capable de pousser sur les bons boutons pour que l’orchestre sonne bien. Au contraire, j’ai toujours voulu aider les musiciens à faire découvrir certains aspects de l’œuvre interprétée. Je les dirige davantage comme un musicien complice.

Le fruit de votre longue expérience de chef de chœur?

Le chant a toujours été au cœur de ma musique, même dans une symphonie. Je travaille beaucoup sur les phrasés. C’est mon style, propre sans doute aux chefs qui viennent de la musique ancienne. On comprend mieux Schumann et Brahms quand on a connu Bach. Pour comprendre le Venezuela, il faut connaître l’Espagne.

La force de la musique de Bach est de mettre l‘homme, croyant ou pas, face à l’inéluctabilité de son destin. C’est pour cela qu’elle vous a tant inspiré?

Vaste question… J’ai toujours été très intéressé par toutes ces histoires que l’humanité s’est racontée à elle-même pour tenter de cerner ce qui arrive après la mort. Nous n’avons jamais pu vivre sans mythes ni croyances, sans poésie non plus. Alors, oui, la foi protestante de Bach, le panthéisme de Mahler, le scepticisme de Stravinsky, tout cela pose bien des questions, même si cela ne les résout pas. La religion, en somme, ce sont ces histoires que l’homme se raconte pour tenir… Mais ces histoires ont fait naître l’art, et la musique…

…qui est une forme de spiritualité?

Certainement!

Saison 2019/20

Flagey se coupe en quatre

Outre la résidence signée avec le Collegium Vocale et Philippe Herreweghe, Flagey a pimenté sa saison 2019/20 de quatre moments forts.

1. "Les Deutschlands" (21.9.19 >15.3.20) Un cycle de conférences en collaboration avec le Goethe-Institut sur la diversité littéraire d’Allemagne.

2. Arvo Pärt Days (23 >27.10.19). Cinq jours pour une biennale Pärt axée sur les œuvres composées en exil à Berlin Ouest, dans les années ’80. Avec la "Berliner Messe" par l’Estonian Philharmonic Chamber Choir.

3. La légende ECM (21 >24.11.19). Pour fêter les 50 ans du label, quatre jours de folies musicales signées Elina Duni, Avishai Cohen Big Vicious, Julia Hülsmann Quartet, Marcin Wasilewski Trio…

4. Beethoven 250 (07 >16.2.20).

Les Flagey Piano Days ne pouvaient manquer le 250e anniversaire de la naissance du maître de Bonn. Avec Gautier Capuçon et Frank Braley, Boris Guiltburg et le Brussels Philharmonic, Nelson Goerner, Matan Porat, Tamara Stefanovich, Walter Hus…

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