Sur la voie d'une mezzo

De cette alliance entre sa voix si prolixe et le luth si intime de Thomas Dunford, Lea dira: "On n’est plus deux mais un seul instrument. On respire en même temps." ©Julien Benhamou

Jupiter, le nouvel ensemble de Thomas Dunford, signe un "Vivaldi" sublimé par la voix de la jeune Lea Desandre. Divine…

Leur concert fut l’une des belles surprises du Festival Musiq’3 en juin dernier. Leur premier disque, tout frais, en est l’éclatante concrétisation. L’ensemble Jupiter, fondé par le luthiste Thomas Dunford autour d’autres musiciens d’exception – Jean Rondeau, Bruno Philippe, Cecilia Bernardini… –, démarre fort, très fort, avec cet album Vivaldi haut en couleurs. Mais si la musique est brillante, si les trois concertos (basson, violoncelle et luth) sont superbes, c’est à la voix de Léa Desandre, d’une éblouissante maturité pour ses 26 ans, que cette succession d’airs connus et de pièces rares doit une large part de sa réussite. Et dire que la jeune mezzo franco-italienne faillit être danseuse… Un documentaire télé viendra heureusement bousculer le parcours.

"Vivaldi - Jupiter" - Thomas Dunford. 1 CD Alpha. Note: 5/5. ©DOC

Alors qu’elle se croit vouée à la danse classique, Lea, toute jeune ado, découvre un reportage sur la soprano Nathalie Dessay. "Elle y chantait la poupée des Contes d’Hoffmann, alignant des notes stratosphériques sur de petits mouvements chorégraphiques, nous confie-t-elle. Quel choc. J’avais l’âge pour choisir entre la danse, que je pratiquais depuis toute jeune, et le chant, que je venais de découvrir au chœur d’enfants de l’Opéra de Paris." Le dilemme ne sera pas long. "J’avais passé des heures devant ‘Mary Poppins’ et ‘La mélodie du bonheur’. Je chantais habillée de petites robes que ma grand-mère chanteuse d’opéra faisait confectionner par une couturière du théâtre." La folie Dessay s’empare de la maisonnée – "mes parents m’ont offert toute sa discographie". Le sort en est jeté, ce sera le chant.

"La voix est un instrument dont on ne peut pas changer les cordes"
Lea Desandre
Chanteuse

À 17 ans, Lea part à Venise suivre les cours de Sara Mingardo. La grande dame du chant, magnifique contralto, et la jeune boulimique de partitions tissent un lien nourri de travail intense et de promenades philosophiques sur les canaux de la Sérénissime. "Elle est et reste un pilier de ma vie, rayonne Lea. Elle m’a dit ‘Grandis, et on verra plus tard qui tu es.’ Puis un jour, elle m’a enjoint d’aller vivre comme une jeune fille de mon âge, de passer des nuits blanches, de me trouver un copain…!"

"On respire en même temps"

La suite? Lauréate à 20 ans du "Jardin des voix" de William Christie. Prix HSBC au Festival d’Aix à 23 ans. Révélation lyrique aux Victoires de la Musique classique l’année suivante. Les propositions affluent. L’opéra lui ouvre les portes en grand. Nourrie au biberon baroque – "une assise solide" –, elle élargit déjà son répertoire. Elle est ces jours-ci à Rouen la Rosine du "Barbier" de Rossini. On la retrouvera ensuite dans Meyerbeer et Mozart. Entre les opéra, place aux concerts divers et, plus encore, à la musique de chambre en duo fusionnel avec Thomas Dunford. Dans cette alliance ancestrale de la voix et du luth, "on n’est plus deux mais un seul instrument. On respire en même temps."

Vivaldi: Juditha Triumphans, Air 'Armatae face et anguibus'


Et puis, il y a le disque, un exercice "où l’on est à nu devant soi-même. J’y cherche l’idéal. La qualité du silence et la proximité du micro permettent d’explorer tant de couleurs!"

Un parcours sans faute, plus mesuré qu’il n’y paraît, car "la voix est un instrument dont on ne peut pas changer les cordes". Si elle pense déjà, mais pour plus tard, à Mélisande, Alceste ou au Dialogue des Carmélites, pas question dans l’immédiat de se laisser dévorer – "j’ai besoin de la nature et de mes proches".

Il lui faut aussi apprendre à maîtriser sa hantise du trou de mémoire. Et surtout continuer à croire que, face au monde actuel – "le repli sur soi m’inquiète de plus en plus" – la musique "qui est partage et ouverture" peut en adoucir les sombres aspérités. Ses deux prochains disques? Un Monteverdi avec Jupiter. Et un premier CD solo, avec des airs baroques d’Amazone, "des airs de folie tellement c’est beau…" On la croit sur parole.

Lea Desandre et Thomas Dunford seront en duo à Gand, dans un programme Dowland, "Flow, my tears", le 10 octobre – www.bijloke.be

"Vivaldi - Jupiter" - Thomas Dunford

1 CD Alpha - Note: 5/5.

La naissance de Jupiter

Fils de gambistes, Thomas Dunford est l’un des piliers de la nouvelle scène baroque. Ce trentenaire surdoué que Le Figaro a surnommé le "Clapton du luth" a joué avec tous les grands chefs baroques – Christie, Herreweghe, Alarcon… "Ils m’ont nourri énormément, mais j’ai envie aujourd’hui de ma propre cuisine", avoue-t-il d’emblée.

Quelle est la philosophie de votre ensemble?

Lorsqu’un chef fédère tout, il n’y a pas la même dynamique entre les musiciens. Je voulais pratiquer la musique baroque dans une attitude d’écoute mutuelle et d’improvisation, avec une grande réactivité. L’implication immédiate de chacun aboutit à une conscience collective. Quand Lea est portée par une inspiration, elle emmène tout le monde. Plus besoin de chef pour battre la mesure. C’est alors que la musique devient si porteuse car de tels moments ne se programment pas.

Le fait de jouer du luth a-t-il influencé votre démarche?

C’est probable. Avec le luth, il n’y a pas de règle très affirmée. On est toujours attentif à ce qui est en train de se passer. Cela m’a sans doute enclin à m’engager dans cette direction ouverte à l’impro. Sur ce plan, la musique baroque, au fond, c’est l’ancêtre du jazz, même si la structure harmonique est un peu différente. Il y a comme un groove…

Et pourquoi ce nom "Jupiter"?

Depuis que je suis gamin, la mythologie et l’astronomie me fascinent. J’avais appelé mon chat Ganymède (un satellite de Jupiter, NDLR). Je voulais un nom universel car je suis fasciné par toutes les musiques…

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