Tame Impala, faux messie "néopsyché"

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Après avoir incarné le revival psyché-rock des années 2000, le groupe Tame Impala change de registre. "Currents" amorce une course-poursuite avec les années 80 dans ce qu’elles ont de meilleur et de pire.

De loin, sur scène, Tame Impala ressemble étrangement aux Beatles revenus d’Inde. Même basse Höfner, même guitare Rickenbacker, même amour du cheveu long. De près, la chose est plus complexe. Avec "Tomorrow never knows", en clôture de Revolver, les Beatles signaient au printemps 1966 l’acte fondateur du psychédélisme en marche. Tournant le dos à la pop ligne claire, les Fab Four ouvraient les bras aux mélodies solaires et à l’expérimentation. Amorçant, au passage, un nouvel art de vivre à la pointe des chakras.

Un demi-siècle plus tard, l’industrie du disque a relancé le "psyché", en mode revivaliste. Avec tout ce que cela représente d’insouciance, d’excès et d’aberration. Soit un truc qui a vaguement à voir avec le chamanisme, le LSD et la transe, fleurant bon les chemins de Katmandou, les Zombies et le Pink Floyd de l’ère Barrett, mais suffisamment frais pour ne pas donner l’impression d’un remake de vieilles recettes périmées.

"Je crois que j’ai enfin sorti les morceaux que j’ai toujours voulu composer, mais que je délaissais, parce que je croyais qu’ils étaient tabous."
Kevin Parker
Tame Impala

Tame Impala est apparu sur la carte du rock aux alentours de 2008. En même temps que d’autres tribus de la vague néo-hippie: MGMT, venus de Brooklyn, The Temples, formés en Angleterre ou encore Dungen, comète boréale aux accents suédois. Au rythme d’un tourbillon kaléidoscopique, les Australiens de Tame Impala ont enchaîné classiques instantanés et albums blockbusters. "Innerspeaker" et "Lonerism", sorti fin 2012, ont sacré Kevin Parker, guitariste et chanteur de la bande, en nouveau gourou du "psychédélisme" ambiant.

Tame Impala, c’est lui. Les autres, qui l’accompagnent sur scène en font aussi partie, mais par intermittence. Petit génie du son et des mélodies, Parker a appris à composer avec Dave Fridmann, ex-membre de Mercury Rev devenu expert en manipulations sonores. Comme lui, Parker fonctionne par collages, samples et strates. Il ne lâche pas un gramme de bruit avant de l’avoir soupesé, étiré et passé au shaker. Si bien qu’avant même sa sortie, "Currents" était déjà l’un des albums les plus attendus de l’été.

Un virage disco

Mais s’il était écrit qu’il serait difficile de succéder à "Lonerism" – dont le tube "Elephant" est devenu l’étendard d’une jeunesse en manque d’utopies –, on ne s’attendait pas à ce que Tame Impala amorce un virage aussi brutal… "Currents", troisième album studio, est un formidable coming out électropop, qui énerve autant qu’il fascine.

Exit les guitares transcendantales, place au "revival disco". Dès l’ouverture, "Let It Happen" déplie son groove en insistant sur les claviers magnétiques et les inflexions électro. En huit minutes de détours lyriques, de courbes hypnotiques et de beats acidulés, l’histoire de Tame Impala bascule. Parker fait clap-clap dans les mains, chante au voicoder, tutoie même Daft Punk, avant de nous emmener dans une transe hypnotique. Tout cela, sans invoquer la moindre guitare…

S’en suit une succession de rythmes "plastifunk", taillés pour le dancefloor ("The Moment", "The Less I Know The Better"), et de balades diaphanes ("Yes, I’m Changing"), plus proches du "Woman" de John Lennon que du répertoire des Doors. Hanté par un jeu de miroirs, ses amours blessées et le deuil d’une relation, Parker s’offre aussi des échappées oratoires, comme dans la narration distordue de "Past Life": il est prêt à embrasser le changement et pousse vers l’avant. Pour le reste, dès que le spectre sonique s’approche un peu trop du rock ("Eventually"), le sorcier australien prend soin de l’euthanasier avec des sonorités électro. Au risque d’aliéner ses premiers fans.

Le mythe du troisième œil

Car l’homme qui compose "Currents" n’est plus la même personne, c’est un musicien qui a obtenu une reconnaissance internationale, mais qui refuse d’incarner un messie "psyché". Parker cache en réalité un terrible secret: les mélodies sucrées et les productions flashy sont ses Graal, des plaisirs coupables qu’il assume désormais pleinement. "Je crois que j’ai enfin sorti les morceaux que j’ai toujours voulu composer, mais que je délaissais, parce que je croyais qu’ils étaient tabous et n’entraient pas dans le spectre rock-psyché. Mais plus j’explore la musique, plus je réalise à quel point il est vital de faire voler ces écueils en éclat", confiait récemment Kevin Parker au magazine britannique NME.

Désormais, Tame Impala aspire à voir son public se trémousser davantage. Et d’ajouter: "La musique électronique n’est pas l’inverse du rock. Le rock, aujourd’hui, est autant voire plus électronique que l’électro en tant que telle." Il n’empêche, "Currents" reste l’œuvre d’un ermite, d’un metteur en sons plus que d’un songwriter. Certes, Parker a retenu des sixties des harmonies précieuses, des années 70 une farouche liberté de ton et des années 90 une science précise et imparable du groove. Mais vidée de son âme, et trop calibrée, sa musique ne laisse plus aucune place au hasard… Avec "Currents", Tame Impala a peut-être ciselé son disque le plus inattendu, mais aussi le plus inégal. Trop vaporeux pour le dancefloor, pas assez inspiré pour les rêveries arc-en-ciel.

À écouter: l’album "Currents" (Caroline/Universal). Sortie le 17 juillet. À voir: au festival Pukklelpop, à Hasselt, le 22 août.

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