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"Tancrède", le chef-d'œuvre lyrique d'André Campra

©Roger-Viollet/BELGA

Voici enfin gravée la version de référence de cette tragédie qui annonce Rameau et la musique du XVIIIe siècle.

André Campra n’a pas eu beaucoup de chance avec la postérité. Elle ne lui a pas réservé une place de choix dans la chronologie, coincé entre Jean-Baptiste Lully, l’Italien qui allait régir toute la musique française sous Louis XIV, et Jean-Philippe Rameau, qui sera l’un des plus importants compositeurs de l’Hexagone.

Né à Aix en 1660 et mort à Versailles en 1744, Campra traverse donc une période charnière dans l’histoire de la musique, qui voit évoluer le discours baroque vers ce qui deviendra le classicisme. Il faut, dans un tel contexte, être vraiment très bon pour s’imposer et, soyons juste, Campra le fera avec brio, devenant même la coqueluche musicale sous la Régence de Philippe d’Orléans. Sa carrière en témoigne: maître de musique de Notre-Dame de Paris, inspecteur général de l’opéra de Paris, directeur des chantres de la Chapelle royale… Mort à 84 ans, sa gloire posthume durera encore deux ou trois décennies, avant de s’étioler.

Une vraie redécouverte

Quelques-unes de ses pièces ont eu les honneurs de l’enregistrement lors de la redécouverte du répertoire baroque, assurant ainsi, à certaines d’entre elles, une légitime pérennité. Sa messe de requiem est de celle-là.

L’interprétation proposée par l’Opéra d’Avignon, aujourd’hui gravée en un coffret de 3 CD, devrait rendre à "Tancrède" son statut de pièce majeure.

L’un de ses opéras, "Tancrède", qui nous occupe aujourd’hui, a connu lui aussi une seconde vie au Festival d’Aix, dans les années 1980, avant d’être gravé au disque par Jean-Claude Malgoire (Erato). Cela aurait dû garantir à cette pièce, authentique chef-d’œuvre, un avenir certain. D’autant que les aficionados de l’époque baroque, qui s’enthousiasment parfois plus que de raison sur des "redécouvertes" de morceaux délaissés, avaient, cette fois, toutes les raisons de surenchérir. En vain.

La passionnante interprétation proposée par l’Opéra d’Avignon, aujourd’hui gravée en un coffret de 3 CD (hélas pas en DVD), devrait définitivement (?) lui rendre son statut de pièce majeure.

"Tancrède", qui voit le jour en 1702 – et sera joué avec succès à La Monnaie en 1708 –, aborde le XVIIIe siècle avec un esprit nourri des richesses du passé, mais débarrassé des outrances baroques. Cet opéra-là rivalise sans hésitation avec ceux de Lully. Mais il porte aussi en lui de telles richesses sonores – ah le bruissement de la forêt! – qu’il annonce déjà les merveilleux lendemains musicaux de Rameau. Certains y verront même quelques atmosphères… à la Mahler.

Trop long mais si fort

Qu’il y ait des longueurs selon nos standards contemporains, c’est un fait, d’autant que voici la version allongée en 1729. Soit 166 minutes d’enregistrement. Mais le livret est d’une haute volée et celui qui le signe à l’époque, Antoine Danchet, rivalise avec le Quinault des grands Lully. La source est précieuse, puisqu’inspirée par "La Jérusalem délivrée", poème épique écrit par Le Tasse en 1581 et sujet d’innombrables adaptations musicales.

©Nicolas Serve

Cette histoire d’amour impossible, au temps des croisades, entre le guerrier chrétien Tancrède et la Sarrasine Clorinde utilise tous les ressorts de la tragédie cornélienne. L’amour ou le devoir. Je t’aime, je te veux, mais je résiste… Air connu, mais toujours parlant. Cela explique sans doute la fascination qu’exerce cette dramaturgie sombre et noire, qui exalte les sentiments les plus charnels, mais n’oublie pas les intermèdes dansés, dont la subtilité mélodique ne dépare en rien la force expressive.

©Roger-Viollet/BELGA

Un mot aussi sur les voix. Le rôle principal étant confié à un baryton (Tancrède est interprété ici par Benoit Arnould), l’ensemble des tessitures évolue dans un registre qui se tourne davantage vers les graves. En Clorinde, l’épatante Isabelle Druet a le mezzo idéal. Elle nous offre quelques récitatifs d’anthologie, dont sa longue plainte finale dans une histoire sans issue. Mais il faut aussi saluer l’ensemble de cette jeune distribution française, à la langue parfaitement maîtrisée, ce qui n’est pas si habituel. La qualité des chœurs, défendue par les excellents chantres du Centre de musique baroque de Versailles, et l’intelligence musicale de l’orchestre des Temps présents, jamais démonstrative, toujours juste, achèvent de donner au tableau, sous la direction d’Olivier Scheenbelli, ses couleurs admirables.

"Tancrède"

Par André Campra (1729) – Sous la direction d’Olivier Schneebeli. Avec Benoît Arnould et Isabelle Druet. 3 CD Alpha Outhere.

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