Thomas Fersen le rat des chants

©Jean-Baptiste Mondino

Auteur compositeur interprète, le Français Thomas Fersen se produira à l’AB mercredi prochain dans la foulée de son 10e album, "Un coup de queue de vache", dont il est également le producteur et avec lequel il bat… la campagne.

Cet homme de nulle part, de 54 ans, qui aurait voulu s’enraciner dans une tradition agricole s’en tire à bon "contes" avec ce "fabuleux" récit de la nature dont l’écho finit par résonner jusqu’en ville. Se revendiquant bourgeois provincial, ce nomade citadin qui se rêvait paysan fait "campagne" tout naturellement à dos de vache. Bref, c’est de l’art et du cochon…

Il y a un côté rat des champs en ville sur votre dixième album?

En effet. Mon objectif était de raconter la nature qui, ayant disparu des campagnes, réapparaît en ville et même s’y révèle plus présente, tant les premières se sont vues rationalisées, industrialisées du point de vue agricole: dans les venelles sombres, les rues citadines, passé une heure du matin, il y a finalement plus de nature que dans les campagnes.

Vous en provenez?

Je suis petit-fils de paysan. Mes parents sont provinciaux et originaires de la Loire, de Roanne, et ils ont d’ailleurs toujours un chalet dans le massif des Monts de la Madeleine. Un lieu très isolé où nous allions passer nos étés. On y est de nulle part et la vie m’a fait comprendre que je l’étais également. Mes vieux sont ensuite montés à Paris, qui n’est pas une ville pour laquelle on puisse ressentir un attachement, où trouver ses racines. Il n’y a pas d’identité parisienne; les Corses ou les Bretons savent qui ils sont, mais je n’ai jamais pu cerner ce qu’était un Parisien: ce sont des provinciaux qui viennent en ville. Les plus ardents Parisiens sont d’ailleurs souvent des provinciaux de la première génération qui ont tellement détesté leur bled qu’ils ne veulent plus en entendre parler. Moi, j’adore la province.

Vous n’êtes pas un bobo, mais un provincial qui a ses attaches?

©Jean-Baptiste Mondino

Je suis un bourgeois tout court… pas la peine de rajouter bohème (il rit). C’est de la provocation, mais j’ai une vie un peu à part, en vérité. Je suis à la fois nomade et sédentaire, à la fois nomade et parisien, je suis un peu de nulle part ayant notamment vécu dans plusieurs quartiers à Paris.

Votre côté un peu belge, à l’identité un peu floue?

Peut-être. En tout cas, je me sens à l’aise ici et puis les gens m’apprécient.

Dans votre dernier album, on ressent également la sauvagerie de la forêt. C’est un peu Brocéliande?

Non, ma forêt est universelle.. Au départ, c’est vrai, je prenais des notes, attiré par un certain goût pour les contes, les filles des champs.

Un érotisme naturel?

Oui, un côté nature, un rapport charnel avec les éléments, les mots et leur incarnation sur scène, car mes chansons sont au départ écrites pour le spectacle vivant. Cette incarnation suppose un certain érotisme, puisqu’il contient le mot chair.

Ensuite vient le disque, car peu à peu une idée générale se fait jour entre des chansons que j’ai écrites de façon individuelle et sans préméditation ou idée préconçue. Le processus de départ est vraiment intuitif, poétique. Ensuite me vient une idée générale sur la façon d’organiser ces idées et de les habiller en musique et au travers d’arrangements.

Un côté organique, à l’image de la nature soumise ensuite au jardinier?

"Je voulais devenir agriculteur."

Certes, mais la partie la plus exaltante reste la création désintéressée sans direction. Ensuite l’esprit vient s’y greffer: on quitte alors l’univers de la poésie, pour celui du roman…

Sur votre dernier disque, "Un coup de queue de vache", vous travaillez avec le Québécois Fred Fortin, dont vous reprenez "Testament" sur cet album. Le Québec n’est-il pas finalement, pour les Français, une sorte d’image d’Epinal de la France d’avant?

Je ne le connais pas de la sorte. Cette image s’est écroulée assez rapidement au moment où j’ai commencé à tourner au Québec, à sortir de Montréal et de Québec. C’est un pays extrêmement brutal et c’est d’ailleurs celui que raconte Fred Fortin dans ses chansons. J’aime sa façon de conter, ses inventions, ses anglicismes: Fred a le sens du langage. Je me sens une parenté avec ses histoires un peu rurales. Le Québec est une terre dure où il n’y a rien à faire, si l’on n’a pas le goût de tirer sur les orignaux ou d’aller à la pêche. Un monde brutal pour un petit Européen français…

Et la campagne française n’est pas ainsi?

Non, elle est délicate. Je me demande d’ailleurs comment nous Français, faisons pour survivre dans ce monde. Nous sommes de petites choses… Ce que je revendique d’ailleurs, ce raffinement de vieille civilisation raffinée par le temps. Je ne pourrais donc pas vivre en Amérique. Mon caractère, ma personnalité sont imprégnés, façonnés par cette culture: je peux goûter l’esprit américain, mais pas l’incarner.

N’y a-t-il pas de brutalité chez les paysans?

Bien sûr. Dans "Nos frères farouches" de Jules Renard. J’ai connu ce monde, puisqu’en Loire j’ai passé les vacances de mon enfance avec le fils de la ferme voisine. J’ai connu cette brutalité: noyer les chats, voir tuer le lapin ou le cochon. Les enfants s’en accommodent. Mais au Québec, il s’agit de brutalité sociale… Quelques villes universitaires, Montréal, Québec et Chicoutimi, siphonnent la jeunesse du pays. Dans un café montréalais, la moyenne d’âge est de 25 ans. La ville possède cette fraîcheur, cette dynamique, et beaucoup de choses s’y créent. Mais remontant dans le Nord, on découvre les cas sociaux, l’alcoolisme, la drogue. Pas de jeunesse, rien. Une salle de spectacle, parce que l’usine à papier en a construite une… Mais il faut voir ce qu’on y joue!

Sur votre dernière pochette, vous chevauchez un bovidé, et le premier morceau s’intitule "Un coup de queue de vache". Aimez-vous les vaches comme Jean-Louis Murat?

J’ai gardé des vaches avec mon copain dans cette région assez montagneuse de la Loire. Nous montions dans les pâturages et y passions la journée, y pique-niquant, y jouant dans les arbres: le bonheur. Je voulais d’ailleurs devenir agriculteur.

Dans cette région qui n’avait encore pas été remembrée, l’agriculture millénaire qu’on y pratiquait encore conservait un charme. Celui du paradis perdu, perdu avec l’adolescence… et l’industrialisation agricole.

Outre le caractère poétique de vos textes, y aurait-il chez vous un bon sens paysan sous-jacent?

Je ne l’ai pas identifié (il rit). Du bon sens j’en ai. Obligé d’en avoir lorsqu’on est autodidacte!

Lorsque vous avez enregistré "Trois petits tours" où nombre de titres évoquaient de façons multiples un seul et même événement, pensiez-vous à "La terrasse" d’Ettore Scola?

Sur "Trois petits tours", l’idée générale et un peu conceptuelle était de faire un disque sur une valise. Au travers de cette histoire, je souhaitais raconter l’homme puisque c’est l’humanisation d’un objet mort. L’homme lui donne vie, baptise cet objet, lui prête vie et poésie. Poésie que l’homme porte dans le monde puisqu’elle n’existe pas. C’est un peu à contre-courant des gens qui veulent retourner à la nature. Je considère, comme les Juifs, que l’homme n’est pas naturel, n’est pas fait pour vivre dans la nature, qu’il n’y résisterait pas longtemps…

Et pourtant, vous avez suivi des études de sciences naturelles?

Oui contraint et forcé par mes résultats.

Mes parents sont de la génération rationaliste et voulaient que je passe un bac scientifique alors que nous étions des littéraires. Complètement contre nature si je puis dire (il sourit). Mais cela m’a ouvert l’esprit même si cela fut pénible. J’ai fait des lettres tout seul et je ne le regrette pas. Ce que j’ai entrepris par goût m’appartient: les auteurs que j’aime sont à moi qui les ai choisis, lus et… élus.

Thomas Fersen sera à l’Ancienne Belgique de Bruxelles le 26 avril à 20h, www.abconcerts.be, "Un coup de queue de vache" (Éd. Bucéphale).

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