Un festival hype dans la tour de refroidissement de Vilvorde

Au cœur de la tour de refroidissement, l’œuvre du Nigérian Emeka Ogboh, déjà remarquée à la Documenta Athènes et à la Tate Modern, noie les chiffres de la Bourse mondiale dans les lamentations. ©Olmo Peeters

Les vestiges industriels de Vilvorde offrent un cadre dantesque au Horst Festival. À couper le souffle!

La légende veut que Vilvorde soit principalement connue des francophones de Belgique pour être le V dans BHV, trois initiales qui font la terreur des étudiants politologues. Mais la commune néerlandophone de 40.000 âmes ne se limite pas à sa première lettre. Vilvorde est aussi, par exemple, le lieu de sépulture de deux énormes tours de refroidissement (elles font 80 mètres de haut) mises à l’arrêt en l’an 2000. On les voit depuis l’autoroute qui va vers Anvers: elles font indéniablement partie du paysage de ce coin de Flandre. En 1982, une panne dans cette centrale avait plongé une partie du pays dans le noir intersidéral. Pas de quoi en tirer une série Netflix, mais lorsque l’on s’approche aujourd’hui des monstres endormis, il est certain que repose là un beau symbole de désindustrialisation. Avec toutes les questions que cela suscite: que faire d’un tel héritage? A(ura)-t-il une valeur patrimoniale? Quel entretien? Quels coûts?

Horst Festival, la crème de la crème de l’électro
Après s’être emparé de l’idyllique château de Holsbeek lors de plusieurs éditions, voici que le Horst et sa programmation pointue débarquent à Vilvorde, sur le site de l’ancienne caserne militaire. En plus de la tour de refroidissement, il y a tout un parcours d’art à découvrir (gratuitement): les sculptures de Caroline Mesquita dans la salle des machines abandonnées, "Ceiling for a crater" de Tomas Dirrix dans un ancien bassin de navire pétrolier ou encore l’installation "Jewels" de Benni Bosseto qui invite le spectateur à prendre contact avec des talismans en terre cuite.

Il faut ici saluer le travail d’Evelyn Simons, la talentueuse curatrice de "Fallen empires and refound desires", toute la partie "arts visuels" de Horst Arts & Music. Un de ses objectifs: créer une atmosphère optimiste à partir de cette ambiance "post-apocalyptique". Horst veut célébrer l’espoir: "Au milieu du malaise actuel, nous avons choisi de travailler avec des artistes critiques, mais qui ne se laissent pas paralyser par le statu quo. Ils ont créé in situ des interventions artistiques qui visent à insuffler de la puissance, apaiser, faire réfléchir", expliquait-elle à nos confrères du magazine alternatif Trax.

Festival hors du commun

Car la presse étrangère s’intéresse beaucoup à Horst, un festival alternatif hors du commun qui n’a pas fini de faire parler de lui, notamment grâce à sa programmation spécialisée en musiques électroniques (techno berlinoise d’Objekt et de Marcel Dettmann, acid tribale du parisien Bambounou, deep house de John Talabot: la crème de la crème) et son stage design (le fait de créer des scènes ayant une valeur artistique en elle-même): des prouesses architecturales qui rendent la fête inoubliable, car c’est tout le rapport du clubber à son environnement qui est repensé. 

L’ancien site militaire au nord de Bruxelles ASIAT compte six hectares parsemés d’une vingtaine d’entrepôts où la végétation reprend irrésistiblement ses droits. La Senne coule à deux pas. C’est dans cet endroit propice aux rave parties les plus underground que le Horst Arts & Music installe son festival pluridisciplinaire. Consacré à l’architecture et aux musiques électroniques (lire l’encadré), le Horst Festival est aussi un parcours passionnant d’art contemporain qui se déroule, lui, tout au long de l’été. Et c’est ainsi dans l’une des deux tours aéroréfrigérantes désactivées, rendue visible au public jusqu’au 15 septembre, que le Horst vous propose de découvrir l’installation "The Way Earthly Things Are Going" du Nigérian Emeka Ogboh.

"Quand j’oublie, je suis heureux"

Une fois arrivés au cœur de la tour via une passerelle métallique, nous sommes face aux chiffres de la Bourse mondiale. Ils courent, en direct, inexorablement, sur les parois de béton. Les accompagne un chant étrange et mélancolique, celui d’un orchestre polyphonique grec. Les lamentations envahissent la poitrine pour résonner dans tout l’espace. Il paraît que les paroles de ce chant ancien signifient "Quand j’oublie, je suis heureux". On pense à l’indifférence de l’économie mondialisée face aux expériences humaines, à ce temps qui n’a d’autre valeur que celle que lui accorde le capitalisme.

Cette œuvre a été montrée pour la première fois lors de la Documenta d’Athènes en 2017 (où, vu la situation économique traversée par les Grecs, elle devait avoir une résonance encore plus particulière) et à la Tate Modern, à Londres, l’an dernier. Son titre est un extrait d’une chanson de Bob Marley: "So Much Trouble in the World". Les paroles disent ainsi: "The way earthly things are going… Anything can happen".

Expo jusqu’au 15/9, les mercredis, samedis et dimanches (12h > 21h), Mechelsesteenweg 255, 1800 Vilvorde.

www.horstartsandmusic.com

Le travail d’Emeka Ogboh est indéniablement lié aux sons, à leur confrontation. Ainsi, dans l’exposition "Prince·sse·s des villes" au Palais de Tokyo à Paris (jusqu’au 8/9), une autre de ses œuvres est présentée: un danfo, le bus populaire de Lagos, adoré et détesté par les habitants. On peut s’y installer et y entendre le vacarme incessant de la ville au milieu des discussions étourdissantes des chauffeurs. Le son, toujours le son, qui, comme saveur d’une ville ou d’une vie, permet de (se) définir.

À Vilvorde, sur ce site néo-industriel, on ne reste pas de marbre face à l’expérience proposée par Emeka Ogboh, elle engage tout le corps rendu si petit face à la grandeur naïve des lieux. Un moment de contemplation dans une cathédrale post-moderne qui vaut à lui seul le déplacement.

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