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Grégor Chapelle, un homme de gauche à la Chapelle musicale Reine Elisabeth

Grégor Chapelle, ex-DG d'Actiris, succède à Bernard de Launoit, décédé l'an passé, à la tête de la Chapelle musicale Reine Elisabeth. Un choix qui (d)étonne.

Les Conseils d'administration de la Chapelle musicale Reine Elisabeth ont attendu que s'achèvent les deux concerts d'hommage à Bernard de Launoit, mercredi soir, pour communiquer officiellement, ce jeudi matin, le nom de son successeur à la tête de ce centre de formation d'excellence pour musiciens classiques, planté sur le plateau d'Argenteuil, non loin de Waterloo.

Il était temps, car depuis un an, privé de son fer de lance, qui a succombé à un cancer, le 23 mars 2023, le comité exécutif de l'institution devait assurer vaille que vaille la transition d'une organisation dont le budget consolidé s'élève à environ 4 millions d'euros par an, financé à 85% par des fonds privés.

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Mais le nom de la personne chargée de prendre la relève, dès le 29 avril, a étonné plus d'un observateur, car, sur le papier, Grégor Chapelle, 49 ans, n'a ni le pédigrée d'un "fund raiser" de compétition ni l'expérience d'un manager culturel au long cours. Étiqueté PS, il vient aussi d'un milieu a priori éloigné, sinon hostile, à l'élitisme artistique et culturel pratiqué sur la plaine de Waterloo.

La Chapelle musicale Reine Elisabeth, à Argenteuil. ©CMRE

"Grégor a une palette de connexions qui va des grands capitaines d'industrie aux partis politiques. C'est quelqu'un qui s'est fait un réseau extrêmement vaste."

Yvan de Launoit
Vice-Président du Concours Reine Elisabeth et Président de la SA Chapelle musicale

Un profil très politique

Grégor Chapelle a l'engagement social chevillé au corps depuis qu'il a été président de la FEF, la Fédération des étudiants francophones. Il a milité pour une justice accessible à tous après ses études de droit à l'UCLouvain. Appelé en politique, il est échevin PS à Forest sans parvenir toutefois jusqu'au maïorat. En 2019, le pouvoir lui échappe à nouveau alors que, bien campé à la direction d'Actiris depuis 2011, il se voyait déjà ministre de l'Emploi, à Bruxelles.

C'est qu'il peut irriter, dans ses livres où il se pique de repenser les pratiques de la gauche, quand il milite pour le décumul des mandats et pour l'introduction de l'écologie au programme du PS, ou en jouant les chevaliers blancs de la bonne gouvernance au moment des scandales Publifin et du Samusocial.

"J'en ai tiré les leçons et j'ai appris que j'étais mauvais dans la lutte pour le pouvoir. Il faut cacher son jeu et anticiper les coups comme aux échecs. Je suis trop transparent et extraverti pour ça", confiait-il à notre consœur Pauline Deglume. "Mais j'espère disposer à nouveau des leviers permettant d'avoir un impact fort dans la construction d'un monde plus juste et dans le respect du vivant."

Grégor Chapelle, derrière le Palais royal. ©Tim Dirven

"Le monde a changé depuis la création de la Chapelle en 1939, de même que son financement, qui est dynamique et évolutif. On ne va pas tirer sur la même manche pour l'éternité."

Michel Delbaere
Président de la Chapelle musicale Reine Elisabeth

Un solide réseau, jusqu'à la famille royale

Le réseau de cet ancien consultant McKinsey (entre 2004 et 2006, après qu'il a obtenu une maîtrise en Affaires publiques à Harvard) est toutefois moins univoque qu'il n'y paraît. Il convainc la famille de Pret, actionnaire de référence d'AB InBev, de lui confier, entre 2021 et 2023, les clés de Kick Belgium, une ASBL qui accompagne les communes dans leur transition écologique.

On le dit aussi proche de la famille Janssen. Et il l'est en tout cas de la famille royale depuis qu'il siège au Comité de direction de la Fondation Reine Mathilde où il participe à la mise en place du projet "Music Connects" visant à l'insertion des jeunes par la musique.

"Il a une palette de connexions qui va des grands capitaines d'industrie aux partis politiques. C'est quelqu'un qui s'est fait un réseau extrêmement vaste", rassure Yvan de Launoit, Vice-Président du Concours Reine Elisabeth et Président de la SA Chapelle musicale depuis la disparition de son frère Bernard. "On a une équipe de fund raising efficace en interne sur laquelle il va pouvoir s'appuyer, comme il va pouvoir compter sur notre comité artistique, piloté par Bernard Foccroulle."

La Chapelle programme environ 80 concerts par an sur son site. ©M.F. / Chapelle musicale Reine Elisabeth

Un financement en évolution

Yvan de Launoit poursuit: "Grégor s'inscrit dans la continuité. Il a aussi une autre approche des petits donateurs qui pourraient devenir une base importante, comme on le voit par exemple avec le Télévie, surtout soutenu par de petits contributeurs qui, quelles que soient les crises, sont là pour aider. Avec nos élèves, nous avons l'outil pour amener la musique classique auprès d'eux et dans d'autres lieux."

"Grégor sera soumis immédiatement à une forte pression, y compris pour les budgets venant de l'État en général, comme la Loterie nationale."

Yvan de Launoit
Vice-Président du Concours Reine Elisabeth et Président de la SA Chapelle musicale

Michel Delbaere, Président de la Chapelle musicale, abonde: "Le monde a changé depuis la création de la Chapelle en 1939, de même que son financement, qui est dynamique et évolutif. On ne va pas tirer sur le même manche pour l'éternité."

"S’il peut contribuer à augmenter le nombre de financements publics de la Chapelle, c’est important", ajoute Yvan de Launoit, qui ne cache pas que la tâche ne sera pas simple pour pérenniser la santé financière de l'institution. "On a ce qu'il faut cette année et l'année prochaine pour ne pas être en situation de quasi-faillite. Mais il faut raisonner à deux ou trois ans et avoir des projets ambitieux. Il faut préparer les grands moments de collectes de fonds. Or, nous sommes dans une période compliquée de restrictions budgétaires: Grégor sera soumis immédiatement à une forte pression, y compris pour les budgets venant de l'État en général, comme la Loterie nationale."

Après l'aile "Bernard de Launoit", inaugurée en 2015, au nouveau campus s'annonce. ©CMRE

L'extension du projet

Grégor Chapelle ne devra pas seulement jouer les "people managers" et s'assurer du "day-to-day". Il héritera aussi des ambitieux projets de Bernard de Launoit: un master plan à 10 ans comprenant la création de trois nouveaux studios, d'une salle de répétition et d'une nouvelle salle de concert modulable sur la plaine du Berlaymont. Un développement immobilier qui pourrait amener la Chapelle au niveau de la Kronberg Academy, près de Francfort, ou de la Juilliard School of Music, à New York.

Là aussi, la partie s'annonce complexe: un recours au Conseil d'État bloque le lancement de cet ambitieux projet, l'approche des élections a modéré l'engagement de la Province du Brabant wallon et de la commune de Waterloo. On sait que les gros sponsors ne sont guère légion en ce moment, et très exigeants. Mais il n'y a pas d'autre choix, nous disait Bernard de Launoit au sortir du Covid: "Si nous ne sommes pas en permanence en activité, nous sommes morts, car nous devons constamment convaincre ceux qui nous financent."

Bernard de Launoit, CEO de la Chapelle musicale, entre 2004 et 2023, année de sa disparition.
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