"Un orgue est une œuvre d’art"

Un grand orgue baroque manquait à Namur, capitale de la musique ancienne. Plus que deux ans de patience…

Muet depuis 40 ans, l’orgue baroque de l’Église Saint-Loup à Namur va retrouver son souffle. Aux claviers de sa reconstruction, la manufacture Thomas de Stavelot, une cinquantenaire qui a le vent en poupe.

"Reconstruire l’orgue de l’Église Saint-Loup, à Namur, cela compte autant dans la vie d’un facteur d’orgues que l’histoire du lieu destiné à l’accueillir!", se réjouit-il d’emblée. Il en a pourtant restauré ou construit des orgues un peu partout en Europe, Dominique Thomas. Jusqu’en Norvège, à 150 kilomètres au-delà du cercle polaire. Mais avoir décroché Saint-Loup sur concours a une valeur sentimentale pour ce Stavelotain, pas peu fier du savoir-faire acquis par une PME wallonne aussi discrète dans les médias que célébrée par les organistes. Alors, avant de nous rendre à Namur, commençons par Stavelot, où naissait en 1965 la manufacture d’orgues créée par son père André. Depuis 2000, Dominique en a pris la direction, qu’il cédera un jour à son fils Jean-Sébastien, nom prédestiné dans une maison où plane l’ombre de Bach. Quant à la réputation internationale de la manufacture, ses 140 réalisations neuves – sans parler des restaurations – parlent d’elles-mêmes. On ne citera ici que le grand orgue contemporain de la Cathédrale de Monaco ou l’orgue monumental de la Hochschule für Musik de Hanovre. L’entreprise faillit même travailler aux États-Unis, élue par un panel d’experts américains… avant que ceux-ci ne se voient obligés de bosser made in USA!

«Les jeunes qui bossent avec nous ont le goût du beau et de la qualité. C’est grâce à cela que nous avons de beaux chantiers.»
Dominique Thomas
Patron de la Manufacture d’orgues Thomas à Stavelot

Mais pas de quoi déstabiliser le carnet de commandes. Ces jours-ci, un orgue d’inspiration contemporaine de 15 mètres de haut quitte les ateliers de Stavelot pour une église luthérienne de Freibourg. Un autre part pour la Musikhochschule de Cologne, un troisième bientôt pour Tours… Dans le tube (!), déjà, des projets pour l’abbaye Notre-Dame de Leffe, la Sankt Peter Kirche de Singen en Allemagne, la basilique de Wroclaw en Pologne… Et bien sûr Saint-Loup.

Joyau baroque

Comme beaucoup d’orgues anciens, celui de la célèbre église namuroise, perle baroque de la Contre-réforme, a connu bien des aléas. De l’instrument conçu par Lachapelle en 1738, il ne subsiste guère plus que le buffet du Positif de dos. Installé à Saint-Loup en 1808, remanié en 1857 par Merklin, l’orgue n’a hélas pas résisté à une nouvelle intervention dans les années 1970.

L'orgue baroque de l’Église Saint-Loup à Namur

"En fait", explique Dominique Thomas, "il n’existe quasiment pas de grand instrument à trois claviers pour jouer Bach en Wallonie. Or, Namur est vraiment la capitale de la musique baroque, avec le Cavema, l’Imep, le conservatoire, le festival et les concerts à Saint-Loup. Nous allons donc refaire cet orgue dans le style baroque allemand, qui fut une époque exceptionnelle. Outre l’orgue de tribune que nous allons reconstruire derrière un nouveau buffet de Positif de dos et dans le grand buffet de Merklin, nous allons récupérer le buffet du Positif et ses anciens tuyaux pour réaliser aussi un orgue de chœur mobile." L’avantage de celui-ci, par sa dimension réduite et sa proximité avec les ensembles, est de s’ouvrir à d’autres esthétiques plus anciennes. Un travail d’orfèvre étalé sur plus de deux ans. Car l’entreprise travaille toujours à l’ancienne pour construire ou restaurer claviers, buffets, sculptures, sommiers, soufflets, tuyaux, et tout ce qui fait la complexité d’un orgue. Pour ce qui est du bois par exemple, "c’est du massif raboté à la main", insiste Dominique Thomas, "et surtout pas poncé, car cela bouche les pores et salit le bois beaucoup plus vite."

«L’orgue est de moins en moins un instrument cultuel et de plus en plus culturel.»
Dominique Thomas
Patron de la Manufacture d’orgues Thomas à Stavelot

Travail d’artisan, on l’a compris, pour une manufacture qui emploie une vingtaine de passionnés dont la moyenne d’âge oscille autour des… 30 ans. "Les jeunes qui bossent avec nous ont le goût du beau et de la qualité", se réjouit le patron. "C’est grâce à cela que nous avons de beaux chantiers." De fait, si construire un orgue coûte une petite fortune, remporter un appel d’offres n’est pas qu’affaire de prix. D’autant que "de plus en plus de projets font appel à des fonds privés", constate Dominique Thomas. "L’orgue de 400.000 euros bientôt livré à Tours a été financé totalement par des mécènes."

Quant à l’orgue de Saint-Loup, l’enveloppe réunie par l’ASBL Les Amis de Saint-Loup, avec un mix de fonds publics et privés, atteindra 1.040.000 euros, "dont quand même 21% de TVA", pimente Dominique Thomas, qui insiste sur les retombées économiques locales. Avant de rappeler qu’"un orgue est d’abord une œuvre d’art. C’est de moins en moins un instrument cultuel et de plus en plus culturel. L’inauguration d’un orgue bouleverse chaque fois profondément le public. Pour celui de Hanovre, il y a eu une semaine de festivités exceptionnelles. Le fait de voir tant de gens heureux donne à notre travail tout son sens. C’est un moteur puissant." Le souffle de la création.

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