interview

"Liège est belle, car moche en soi"

©Veerle Frissen

La jeune photographe liégeoise Lara Gasparotto est encensée, en Flandre et à l’étranger, avec un livre et une expo personnelle, pour la réouverture du musée de la photographie de La Haye.

Fille d’un peintre et sculpteur et d’une guide nature, Lara Gasparotto, du haut de ses 27 ans, avec sa frimousse juvénile, est devenue une figure en vue de la photographie belge. Originaire d’Anthisnes, dans le Condroz, elle a déjà parcouru le monde et, surtout, a su créer le sien. Diplômée de Saint-Luc à Liège, elle a quitté la Principauté pour s’installer à Bruxelles. Malgré le succès hors frontières, dont certaines linguistiques, elle garde les pieds sur terre et un enracinement dans son village, dans les vastes campagnes et forêts qui servent parfois de décor à son travail.

Quelle est l’influence de la campagne sur ce que vous faites?

Elle est forte sur ce que je suis, et donc sur mon travail. Avoir grandi au milieu de grandes étendues m’a doté d’une envie d’espace et d’un rapport intime avec le milieu naturel. Ma famille m’a transmis des valeurs d’admiration, de respect, de mise en exergue de la nature.

Désormais Bruxelloise, aviez-vous besoin de fuir la campagne? Est-ce pour mieux y revenir?

De la fuir, non. Ma génération voit la vie à la campagne comme un retour, dès qu’il y a envie de fonder une famille. Mais moi, en tant que jeune adulte célibataire, artiste débutante, à moins d’aimer la solitude... (elle rit). Ma galerie se trouve à Anvers, mes amis à Liège et Bruxelles, mes parents à la campagne. Résider dans la capitale m’apparaissait comme une évidence.

©Lara Gasparotto/ Gemeentemuseum Den Haag

Vos photos, dans leur spontanéité, composeraient-elles un carnet intime?

Je cherche à éviter la notion de carnet intime. J’ai conscience d’une distance dans mon travail, même si ma pratique est très spontanée et que je n’ai pas voulu créer une œuvre d’art au départ. Ce qui me dérange, c’est le côté Instagram, autoportrait… S’il y a de la projection dans ce que je photographie, c’est celle du quotidien, mais d’un quotidien métamorphosé, transformé, qui est choisi, dont je mets en exergue certains côtés. Disons que c’est un faux carnet intime… Vrai et faux à la fois.

Mais la spontanéité est-elle importante?

Oui. Il s’agit d’instants pris sur le vif, avec parfois quelques petites mises en scène, difficiles à détecter, raison pour laquelle cela crée une tension que provoque l’ambiguïté entre le vrai et le faux.

J’évite le reportage précis: je préfère mélanger, parler d’émotions, d’instants… La vie quoi! Mais d’autres que la mienne…

Du Cartier-Bresson sans mise en scène?

Joli compliment. Mais il n’était pas le roi de la mise en scène: il guettait le moment et savait attendre. Cette pratique est très rare dans mon travail et si je l’ai fait, c’était surtout au début de ma carrière. Car désormais je m’intéresse davantage à certains détails et des choses plus posées, privilégiant l’instant. Je suis dans la rapidité, ne prenant jamais dix photographies. Je ne me prépare pas à l’idée de faire une image: celle-ci vient à moi. Les images peuvent apparaître à chaque instant...

La photo est un temps suspendu. Une nostalgie de l’instant?

Beaucoup d’amateurs de photos sont nostalgiques ou mélancoliques. C’est la nostalgie qui fait l’émotion des photos de famille. La première utilité de ces clichés est celle du souvenir. C’est aussi une des premières fonctions de la photographie. Dans chaque boîte à chaussures remplies de photos de famille, on en trouve de superbes, bien plus que dans les musées!

Pour découvrir ses oeuvres...

• "Ask the dusk, solo show de Lara Gasparotto", jusqu'au 26 février au Musée de la Photographie de La Haye, 43 Stadhouderslaan, www.fotomuseumdenhaag.nl

• "Lara Gasparotto: Ask the dusk", éditions Ludion.

Le thème qui vous convient le mieux c’est la nostalgie ou la mélancolie?

Je dirais plutôt mélancolie.

De quoi?

De tout… (elle rit).

Pensez-vous être capable de réaliser un film?

J’ai toujours adoré le cinéma, mais il faut d’abord posséder un point de vue et faire preuve d’une véritable intégrité, par rapport à ce qu’on a envie de dire ou de raconter: le propos est différent par rapport à la photographie. Je ne crois pas encore être suffisamment forte, et avoir à l’esprit une structure suffisante pour y parvenir.

J’aimerais réaliser un film qui soit entre le documentaire et la fiction, sur l’Ukraine que je visite fréquemment. Créer une œuvre hybride: mélanger des images vraies et fausses, provoquer un trouble. Ce projet parlerait de la jeunesse ukrainienne, par exemple, mais de façon détournée.

Bouli Lanners serait-il votre pendant cinématographique, lui qui a d’abord débuté comme peintre, la peinture étant également une image fixe?

(Rire.) Bouli est un ami de jeunesse de mon père. La dernière fois que je l’ai croisé, il m’a dit posséder des images en super 8 de moi petite, marchant dans la neige au milieu d’une forêt. Il est autodidacte, ce qui m’impressionne, et sympathique de surcroît. "Eldorado" m’avait fort touchée, notamment la scène finale, place Cathédrale à Liège sur le parking des prostituées: la manière juste dont il a parlé de ces toxicomanes qu’on ne perçoit que de cette manière et qui, avant de l’être, ont eu une vie. Bouli possède un propos, une intégrité artistique, il a su attendre et savoir de quoi il voulait parler. Son travail est sincère et porteur d’un regard.

"J’évite le reportage précis: je préfère mélanger, parler d’émotions, d’instants... La vie quoi! Mais d’autres que la mienne…"

Comme le vôtre?

Oui, mais l’aventure cinématographique sera pour plus tard. J’ai déjà du mal à gérer ma carrière de photographe…

Une expo personnelle à la réouverture du musée de la Photographie à La Haye, c’est fort pour une artiste de 27 ans!

C’est magnifique… et stressant, avec la crainte de me répéter, de ne pas être à la hauteur. Rouvrir ce lieu en compagnie de Werner Bischof et Sol LeWitt, oui, c’est une belle reconnaissance…

Faut-il donc d’abord être reconnu à l’étranger avant de l’être en Belgique et plus encore en Wallonie?

Je suis plutôt connue en Flandre, c’est vrai, et très peu en Wallonie. Nombre de collectionneurs néerlandophones me soutiennent. Pour une petite Wallonne, cet engouement, notamment des éditeurs et journalistes flamands, est une belle preuve de respect, mais aussi une source de stress, car j’ai longtemps eu l’impression d’être un imposteur. Grâce à ce soutien, la reconnaissance pointe également en France, aux Pays-Bas, et même un peu… en Wallonie.

J’ai un projet d’exposition à Liège à la Space collection, car, depuis la biennale de la photographie à Liège, en 2012, je n’y ai plus jamais présenté mon travail, alors que c’est ma ville! Ce qui m’attristait…

Les Wallons ne seraient pas assez fiers de leurs artistes?

La culture n’y jouit pas du même intérêt, ou alors il ne s’agit pas de la même culture. Ce qui est dommage, car la Wallonie regorge d’artistes… jeunes ou vieux. Que le musée de la photographie de Charleroi ait dû procéder à une vente aux enchères pour pouvoir subsister, démontre un manque d’intérêt criant au niveau gouvernemental.

Le fait d’avoir un galeriste flamand vous a beaucoup aidée?

Bien sûr. Ce fut le déclic. Je dois presque tout mon parcours au fait de m’être retrouvée directement représentée par une galerie à vingt ans. Sans elle, les choses ne se seraient pas enclenchées si facilement.

Vous avez déjà beaucoup voyagé, avec un focus sur l’Ukraine.

C’était le grenier de l’Europe avant-guerre. Le peuple y a été affamé, les champs brûlés, les terres mises en friche… dans une volonté politique de ne plus développer l’agriculture. J’ai un rapport particulier et intense avec ce pays depuis ma rencontre, en 2011, avec des Ukrainiens. Des amitiés se sont nouées et j’y retourne chaque année.

Qu’est-ce qui vous touche?

Kiev est une ville que l’on croirait en friche et sauvage: des bâtiments abandonnés, des routes détruites, la nature qui reprend le dessus.

Un côté Détroit?

Un petit côté Détroit, en effet, qui m’émeut par le côté délabré et, en même temps, une jeunesse avec une énergie particulière, qui évolue sans beaucoup de perspectives et doit se les créer. Il y a une part de fascination également. Cet endroit me touche et en même temps me fait peur: tout y est possible. Un pays à la fois jeune et très ancien, oublié sur le plan géopolitique, abusé, fort d’une histoire très intense et qui possède une génération de jeunes artistes ne bénéficiant d’aucun soutien.

Liège ressemble-t-elle à Kiev?

Il existe des similarités dans la façon dont les habitants se situent aux extrêmes. Dans ce côté ville oubliée, au passé pourtant prestigieux. Dans la beauté d’être moche: Liège est belle parce qu’elle est moche en soi. Des choses magnifiques, et puis, à côté, des laideurs comme l’ancien site de Cockerill… Magnifiquement beau de laideur. Une économie en berne, désuète… Une similarité dans la chaleur humaine aussi. L’aspect le plus touchant de la Cité ardente, c’est l’hospitalité du Liégeois, ce sentiment de solidarité que j’ai aussi ressenti à Kiev. Comme le côté dangereux…

Votre travail consisterait finalement à montrer la beauté dans le moche.

Oui, peut-être… (Elle rit.)

©Lara Gasparotto/ Gemeentemuseum Den Haag

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