chronique

Quatre cents femmes rassemblées dans une salle

Elle a immortalisé le postérieur de Bruce Springsteen et photographié John Lennon quelques heures avant sa mort. Aujourd’hui, la photographe portraitiste Annie Leibovitz centre son objectif sur des personnalités féminines. "Mes photos ont besoin les unes des autres, comme des frères et sœurs."

Quel soulagement quand on se rend compte que même une célébrité comme Annie Leibovitz peut encore s’émerveiller. À 65 ans, la photographe américaine déclare être totalement sous le charme d’Adele. "Avant de la photographier, j’étais constamment en train de chanter ‘Hello’dans la maison. Je n’ai pas cessé pendant des mois. Et oui, j’ai aussi été bouleversée par Bruce Springsteen."

Annie Leibovitz – grande et élancée, sûre d’elle, avec une voix rocailleuse – ne semble pourtant pas le genre de personne facile à intimider. Y compris par la horde de journalistes et les six équipes de télévision qui l’attendent au Wapping Hydraulic Power Station à Londres. Dans cette ancienne centrale électrique s’ouvre ce week-end l’exposition "Women: New Portraits", où Annie Leibovitz présente de nouveaux portraits de femmes fortes et célèbres. "Les hommes ont été des sujets souvent traités dans le monde de l’art, y compris par eux-mêmes", explique-t-elle sous le crépitement des flashs. "Les femmes, beaucoup moins. J’ai trois filles et je veux leur montrer cette diversité et les opportunités que leur offre la vie." Cette série est la suite de "Women", le livre éponyme signé par la photographe en 2000 avec sa partenaire Susan Sontag, essayiste et écrivaine décédée en 2004. À la demande de la banque suisse UBS, Annie Leibovitz présente aujourd’hui une nouvelle série de photos qui seront exposées à Londres jusqu’en février, et partiront ensuite pour Tokyo, San Francisco, Hong-Kong, Singapour, Mexico City, Istanbul, Francfort, New York et Zürich. L’exposition continuera à accueillir de nouveaux portraits tout au long de son parcours international.

"L’exposition est du ‘work in progress’", explique Annie Leibovitz tandis qu’elle prend place à côté du panneau où sont fixés, avec des punaises, 22 portraits, dont aucun ne dépasse le format A3. Certains sont parfois sous verre. La photographe a choisi 22 femmes de diverses disciplines, en concertation avec l’écrivaine Gloria Steinem, qui a son portrait dans la série.

"Ce qui me motive, c’est de trouver l’équilibre entre être une artiste et travailler dans un environnement commercial."
Annie Leibovitz
Photographe

La star américaine du pop, Taylor Swift, se trouve dans un jardin, guitare à la main. Adele est photographiée au piano.

La COO de Facebook, Cheryl Sandberg, et la politicienne américaine de gauche, Elizabeth Warren, sont photographiées dans leurs bureaux respectifs. Pour la danseuse étoile Misty Copeland, Annie Leibovitz a utilisé des ventilateurs. Une autre photo frappante réalisée en studio est celle de Caitlyn Jenner. Ce cliché a été utilisé pour la couverture du célèbre magazine "Vanity Fair", où l’ancien athlète olympique masculin Bruce se révèle être Caitlyn.

"D’autres photos viendront s’ajouter, entre autres celles de Serena et Venus Williams. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit leur nom sur des post-it, que j’ai collés sur le panneau." En plus des 22 photos, il y a beaucoup d’autres choses à voir: sur trois grands écrans, les photos du livre "Women" apparaissent dans une espèce de diaporama, ainsi qu’une large sélection de portraits de femmes réalisés par Annie Leibovitz depuis le début du millénaire.

©© Annie Leibovitz. From WOMEN: New Portraits Exclusive Commissioning Partner UBS'

Le résultat est impressionnant. Dans une seule salle se trouvent rassemblés quelque 400 portraits de femmes. Des femmes anonymes: cow-boys, punks, soldats, travailleuses des mines et victimes de violence domestique. Et des femmes très célèbres: les chanteuses Joan Baez et Joni Mitchell, les artistes Yoko Ono et Louise Bourgeois, les politiciennes américaines Carly Fiorina et Hillary Clinton, les femmes de présidents Barbara Bush et Carla Bruni, la joueuse de baseball Ila Borders, la star du tennis Martina Navratilova, l’actrice Angelina Jolie, et Susan Sontag, avec des cheveux courts et blancs.

Les murs patinés et les supports en métal rouillé où les écrans sont suspendus constituent un contrepoids violent par rapport aux photos d’Annie Leibovitz, parfois trop stylisées. Mais sa recherche du détail – sur le plan de la mise au point, de la lumière et du mouvement – est époustouflante. La première dame Michelle Obama est photographiée avec des boucles d’oreilles en argent, dans un jeu de clair-obscur, comme dans un Vermeer moderne. C’est dans la succession des photos que le talent de la photographe est véritablement tangible. "Je ne pense pas que j’excelle dans les portraits individuels. Mes photos ont besoin les unes des autres, comme des frères et sœurs. C’est la série qui leur donne leur force."

Attitude ambiguë

©© Annie Leibovitz. From WOMEN: New Portraits Exclusive Commissioning Partner UBS'

Si l’on veut résumer la carrière d’Annie Leibovitz, on doit nécessairement citer une série de noms. L’Américaine a réalisé quelques-unes des photos les plus emblématiques des cinquante dernières années: le postérieur de Bruce Springsteen sur la couverture de son album "Born in the USA", la photo de famille des Obama… La photographe se trouve toujours au bon endroit au bon moment. Elle a photographié Nixon lors de son départ en hélicoptère au moment de sa démission après le scandale du Watergate. C’est aussi elle qui a réalisé la photo légendaire de Yoko Ono et de John Lennon, quelques heures à peine avant l’assassinat de la star du rock, le 8 décembre 1980. Cette photo a fait la couverture de "Rolling Stone", le magazine du rock pour lequel Annie Leibovitz a commencé à travailler au début des années 70.

En 1983, elle est passée chez "Vanity Fair", où elle a fait fureur avec une photo de l’actrice américaine Whoopi Goldberg, immortalisée dans un bain de lait, et avec une photo de Demi Moore enceinte. Elle est passée de la photographie rock’n’roll à des mises en scène épurées. Depuis les années 80, elle produit des campagnes pour de grandes marques: Marks & Spencer, Louis Vuitton, Dior, Prada, GAP, Lavazza et American Express.

"Il y a des avantages à prendre de l’âge: vous savez ce que vous faites et ce que vous voulez."

Elle a produit récemment une campagne pour UBS, le maître d’œuvre de cette exposition. Et elle a aussi réalisé les clichés pour le célèbre calendrier du producteur de pneus italien Pirelli, un classique. Au lieu des portraits (de nus) obligatoirement sensuels, Annie Leibovitz a choisi des modèles moins jeunes et plus habillés, entre autres les artistes Yoko Ono, la star du rock Patti Smith et la philanthrope Agnes Gund, aujourd’hui âgée de 77 ans.

"Je ne pense pas que je le referai", explique la photographe avec une légère irritation dans la voix. "Ils sont roublards chez Pirelli. Au départ, Ils ne fixent aucune limite, mais j’ai tout de même dû me plier à leurs exigences (rires). Oh, le monde commercial a toujours un agenda (caché). Je surfe sur la vague et j’en profite pour faire ce que j’ai envie."

Elle est consciente du fait qu’il n’est pas évident pour tout le monde de trouver cet équilibre. "Les gens pensent que les artistes ne veulent pas vendre leurs œuvres. Alors que ce qui me motive, c’est précisément de trouver l’équilibre entre être une artiste et travailler dans un environnement commercial. Parfois je suis enthousiaste, parfois moins. Il faut voir les choses ainsi: UBS m’a donné l’occasion de faire ce que je voulais. Je dois en profiter. Je ne peux pas faire ce type de travail pour les magazines. Photographier Adele dans son sweater! Holy shit. C’est l’occasion de réaliser les photos que je veux." Leibovitz s’arrête tout d’un coup de parler. "Beurk", lance-t-elle comme si cela l’ennuyait de parler de marketing.

©© Annie Leibovitz. From WOMEN: New Portraits Exclusive Commissioning Partner UBS'

Son attitude vis-à-vis des missions commerciales semble ambiguë. "Je me sens un peu souillée par le travail que j’ai réalisé ces dernières années", explique-t-elle. "Cette série-ci pouvait avoir plus de gravité. J’espère que nous pourrons encore y ajouter d’autres portraits. Heureusement, nous avons prévu des séances, entre autres avec Malala Yousafzai, la jeune activiste qui défend les droits de l’homme, et la lauréate du Prix Nobel et artiste, Marina Abramovic. J’aimerais aussi photographier Angela Merkel, qui est probablement la femme la plus importante au monde. J’attends sa réponse."

Il est possible qu’elle doive patienter quelque peu avant d’avoir la chancelière allemande face à son objectif. Ainsi, Leibovitz a dû attendre plus de cinq ans la réponse de la Reine Elisabeth II d’Angleterre. Dans Wapping Station, la photo de la reine est projetée sur quatre grands écrans, comme seule photo numérique permanente. "C’est incroyable à quel point tous les détails sont visibles. J’étais renversée lorsque j’ai vu cette photo sur écran. Tellement forte. Au point de ne plus avoir envie de tirages papier."

Selfies et chimpanzés

Le contraste est grand avec la photo de Susan Sontag. Son polaroïd en noir et blanc pend de travers sur le tableau d’affichage, à côté d’un grand cliché de la table de travail de l’écrivaine féministe Virginia Woolf, l’auteur préférée de Sontag. Sontag, qui fut pendant des années la partenaire de vie d’Annie Leibovitz, est décédée du cancer en 2004, et était aussi à la base du projet "Women" en 1999. "Je trouvais que ce n’était pas une bonne idée", se souvient Annie Leibovitz. "Cela me paraissait trop ambitieux. Comme si vous vouliez photographier l’océan: où commencer et où finir? C’est aussi pourquoi nous sommes ici aujourd’hui: la liste des femmes est infinie, et le projet se poursuit."

"Susan et moi avons travaillé ensemble à la première liste de noms pour ce projet, alors qu’elle faisait une rechute. L’introduction qu’elle a écrite, pour le livre original, n’était en réalité qu’une ébauche." Annie Leibovitz regarde le livre où quelques phrases de l’ouvrage sont imprimées en grandes lettres. "C’est étonnant comme les mots deviennent beaux quand vous les agrandissez. Lorsque nous avons commencé à disposer les photos dans cet espace, je me suis sentie émue pour la première fois depuis longtemps, et j’ai pensé à Susan. J’aimerais qu’elle soit là pour voir ce que nous avons réalisé."

À une dizaine de centimètres de la photo de Sontag, on trouve un portrait chargé d’émotion de la mère de Leibovitz, Marylin, qui date de 1997. "Une photo très importante", confie l’artiste. "Elle avait du mal à poser. Mais si vous regardez bien le portrait, c’est comme s’il n’y avait pas d’appareil photo et qu’elle me regardait droit dans les yeux. Cette photo est très ambitieuse. C’est placer la barre très haut pour un photographe portraitiste. Atteindre ce niveau est rarissime."

Parfois, les choses vont très vite. Ainsi, pour le portrait de la célèbre anthropologue et spécialiste en chimpanzés, Jane Goodall, Annie Leibovitz ne disposait que de huit minutes. Dans cette série, ce portrait est le seul close-up en noir et blanc. "Lorsqu’elle est arrivée, elle m’a dit à quel point elle détestait ce genre de chose, raconte Leibovitz en riant. Mais ensuite, quelque chose de fabuleux s’est passé. Je me suis rapprochée d’elle pour le close-up. Et tout à coup, elle a sorti sa langue, et m’a regardé droit dans les yeux. J’ai compris que c’était la façon dont elle établissait le contact avec les chimpanzés."

Depuis peu, Leibovitz essaie de limiter ses séances à une heure maximum. Tout simplement parce que les personnes qu’elle photographie sont très occupées. "Auparavant, je prenais parfois toute une journée, mais maintenant, mon temps de concentration est limité", explique la photographe. "Je travaille différemment. Avant, mon corps jouait un rôle essentiel dans la manière dont je prenais des photos. Photographier était une espèce de danse, mes pieds bougeaient constamment. Aujourd’hui, je préfère travailler assise. Il y a aussi des avantages à prendre de l’âge: vous savez ce que vous faites et ce que vous voulez."

Même si elle a elle-même changé, Annie Leibovitz ne croit pas que la culture de l’iPhone et du selfie ait modifié l’art du portrait. "C’est simplement un nouveau langage. Grâce aux smartphones, les gens s’intéressent à la photographie. Les selfies en font partie. C’est très amusant de regarder les selfies de Rihanna et de Beyoncé. C’est un peu comme aller au cinéma. Je ne crois pas que cela sonnera le glas de la photographie. Il y a de la place pour tous les genres."

"Annie Leibovitz: Women" est visible jusqu’au 7 février à la Wapping Hydraulic Power Station à Londres.

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