Ces images du passé qui interpellent le présent

©The Estate of Harry Callahan / Estate Jeanloup Sieff

Le Musée de la photographie de Charleroi propose trois expositions autour d’un fil rouge: l’archive qui remonte à la surface.

L’ancien carmel de Mont-sur-Marchienne, couvent néogothique construit à la fin du XIXe siècle, est devenu temple de l’image argentique en 1987: du religieux au séculier, de l’ex-voto à la photo. En 2008, l’ouverture de sa nouvelle aile financée par la Fédération Wallonie-Bruxelles et l’Union européenne (Fonds Feder) en a fait le plus vaste musée de la photographie d’Europe. Il propose trois expositions autour d’un fil rouge: l’archive qui remonte à la surface.

French Archives

Harry Callahan débuta chez Chrysler. Sa passion de la photographie lui fait croiser quelques pères de la photo américaine, Ansel Adams, maître de la clarté et de la profondeur de la nature, Alfred Stieglitz, qui transforma la photographie documentaire en art, et d’autres figures éminentes de la photo urbaine, comme Berenice Abbott et Paul Strand. Ses premiers clichés sont des études de contraste sur des brindilles dans la neige et des reflets du soleil dans l’eau.

En 1946, Moholy-Nagy l’engage à l’Institute of Design de Chicago, dont il dirige le département photo de 1956 à 1958. Il s’accorde alors une année sabbatique qu’il passe en famille à Aix-en-Provence. Il se dépayse, au sens propre du verbe, et son objectif scrute cette ville "pittoresque", un adjectif pertinent. En effet, dans cette ville picturale, il crée une street photography très graphique où les femmes et les ombres sont étrangement liées par des lignes de lumière qui créent une tension élastique et ténue.

Trois expositions de photographies anciennes, un même fil rouge: l’archive qui remonte à la surface.

Cette lumière qui traverse l’ombre dans toutes les directions du plan forme la colonne vertébrale de ses images. L’inspiration des maîtres américains y est partout présente, dans la géométrie des fils électriques et des façades, des ombres et des lignes de fuite.

Espaces et moments choisis

Les vastes volumes du musée offrent aussi des espaces d’improvisation, comme la Galerie du Soir, sur proposition de Jean-Marie Winants (Le Soir). Ainsi, avec "Looking for my Japanese Family", la jeune belge Julie-Marie Duro tente de retrouver à travers ses photos la trace de son grand-père qui aurait vécu au Japon. Le jeu de piste se déroule en trois volets: le 1er, un jeu de cartes postales, journal intime (photos et texte manuscrit) sur un support épistolaire; le 2e, une série de tirages où des figures emblématiques du Japon, comme la blancheur du cerisier, peuplent la nuit; le 3e, avec l’intégration d’objets, reste à venir.

Le musée vient de fêter ses 30 ans avec un week-end portes ouvertes fin juin auquel étaient conviés le public, les amis et les ambassadeurs mécènes, qui auront participé à la création d’une salle du parcours permanent. À partir d’octobre, des lectures de portfolio photo seront commentées et évalués par des éditeurs, des galeristes, des curateurs, des photojournalistes. Une journée de l’édition photo aura lieu le 5 novembre. En 2018, le Prix national Photographie ouverte renaîtra après une suspension: deux photographes seront primés.

À côté de ses scènes urbaines, ses jeux de surimpression (nus et champs) penchent vers le surréalisme. Dans les nus de petits formats, le corps est à la limite du visible, loin dans la profondeur de l’ombre. Le cadre est très construit, riche de perspectives, d’angles, de contrastes qui le rendent complexes, le naturalisme et le réalisme étant ici d’une simplicité trompeuse. La nature lui inspire ses visions les plus formelles, mais aussi les plus sensuelles et les plus oniriques. Chaque fois qu’il regardait un paysage, il pensait à sa femme et modèle, Eleanor. Cette surimpression mentale d’Eleanor et de la Provence se traduit directement sur le papier argentique.

©John Stezaker

Au fil des clichés, cet Américain se révèle plus proche de maîtres européens de la photographie de rue, tamisée au filtre d’une géométrie discrète. "L’Europe, avouait-il, a eu sur moi une influence décisive." À telle enseigne qu’en découvrant la Maison européenne de la Photographie, en 1994, il offre au musée ces tirages originaux, pour la plupart inédits, sous le titre de "French Archives".

"Voix" postale

©The Estate of Harry Callahan; courtesy Pace/MacGill Gallery, New York.

Depuis le tournant du XXe siècle, les avant-gardes artistiques ont toujours cherché des supports et des pratiques décalés, en détournant les "médias du quotidien": affiches, journaux, prospectus, programmes, etc. Au format réglementaire 10x15, reproduite à des milliards d’exemplaires, la carte postale est un candidat idéal. Le roman épistolaire est un genre littéraire. Ici, le détournement de la carte postale par 21 artistes participe d’un genre ready-made: le Mail Art. Le Belge Camiel van Breedam, connu pour ses accumulations d’objets, rejoint avec la série "Incroyance" les artistes qui traversent ce médium de la carte postale. Fabrice Samyn transforme la sienne en icône, image et texte sous dorure. Ces messages à des destinataires connus ou inconnus sont parfois cocasses, comme la série "I got up d’On Kawara", où il envoie l’heure de son lever à un ami collectionneur. Le pont suspendu phallique de John Stezaker est truculent, et les vues aériennes de l’architecte américain bruxellois Tom Butler, quasi axonométriques. L’Arc de Triomphe de la place de l’Étoile, diffracté sous son propre poids, pièce de Paul Bury (1963) est une splendeur miniature. Collectionneurs privés et galeries belges et étrangers ont prêté ces cartes, qui sont autant d’expérimentation.

L’enfance de la télé

©Léopoldine Roux

Autre remontée du passé, ces 500 photos (1953-1987) de la télévision belge. L’un des clichés emblématiques de cette période inaugurale nous montre le premier enfant belge regardant la première émission de télévision belge, le 31 octobre 1953, diffusée en direct intégral dans un rayon de 40 km autour de Bruxelles (dont aucun enregistrement ne subsiste): l’émission s’appelait… Boum. L’homme qu’est devenu cet enfant s’est vu sur ce mur du musée de Charleroi. Ironie de l’histoire télévisuelle, certaines de ces photos jaunies par le temps sont les seuls vestiges des premières émissions de l’Institut National de Radiodiffusion. Pour nous qui vivons tout en temps (trop) réel, ces traces de léger différé ne manquent pas de pixel.

Jusqu’au 24/9/2017, au Musée de la Photographie, avenue Paul Pastur 11, 6032 Charleroi, du mardi au dimanche, de 10 à 18h.

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