Chorégraphies des villes africaines

©Lard Buurman

Dans le cadre de l’exposition "Dey your Lane! Lagos Variations" présentée à Bozar pour la biennale Summer of Photography, on retrouve quelques images du photographe Lard Buurman tirées de sa série "African Junctions".

Sa série "African Junctions", réalisée entre 2008 et 2014, figure et souligne la passion que Lard Buurman porte depuis les débuts de sa carrière aux phénomènes urbains et à l’exploitation de la photographie documentaire. Son regard s’est porté ici sur les villes africaines, après s’être focalisé sur les cités européennes, puis chinoises, pour leur complexité, leurs débordements géographiques non planifiés, leur surpeuplement et leur caractère – du moins en apparence – chaotique. Lard Buurman montre ainsi des villes où se mêlent plus ou moins adroitement la plus grande des modernités et une certaine forme d’archaïsme, des quartiers des affaires aux bidonvilles, des rues de goudron lisse et d’autres de terre et de pierre, des quartiers à moitié construits, des gens y évoluant selon des chorégraphies inattendues…

©Lard Buurman

Photographe fasciné par l’urbanisation

Né aux Pays-Bas, Lard Buurman a étudié la photographie à la Royal Academy of Art de La Haye d’où il est sorti diplômé en 1997. Dès le départ, son travail est marqué par la grande considération qu’il porte au domaine public. Entre 1999 et 2002, il explore différentes grandes villes européennes (Rome, Venise, Lisbonne…) qu’il présente ensuite dans la série "Taking Time". Deux ans plus tard, il part en Chine, fasciné par la vitesse à laquelle l’urbanisation s’y est développée et aboutit à la série "République populaire de Chine".

Suite à cette expérience, dès 2008, Lard Buurman commence à s’intéresser à l’urbanisation intensive des villes du Tiers-monde, dont les villes africaines. Ses travaux sont exposés dans des musées européens d’art et d’architecture, mais aussi sur le continent africain, par exemple le Festival LagosPhoto en 2010, la biennale de Lubumbashi en 2013 et le Goethe-Institut de Johannesburg en 2014.

Pour ce photographe néerlandais, la ville, quelle qu’elle soit, ne se présente pas seulement comme le rassemblement de structures architecturales. La ville, ce sont d’abord les personnes qui y vivent au quotidien. Ce sont donc les mouvements de ses habitants qu’il prend à cœur de dévoiler et c’est à travers eux qu’il "dépeint" leur ville. Un adjectif possessif qui prend tout son sens lorsqu’il explique à quel point ces grandes agglomérations, à première vue complètement déstructurées, parviennent à tenir à travers les actions groupées des citoyens. Ceux-ci forment ainsi de nouveaux cadres de fonctionnement qui leur sont propres. Lard Buurman prend en concept de référence celui développé par l’anthropologue belge Filip De Boeck, "La ville invisible". Autrement dit, les réseaux invisibles, non officiels qui font tenir ces grandes cités d’Afrique en développement. Selon Lard Buurman, un point de vue, voire un jugement, purement occidental, ne peut parvenir à décrypter l’efficacité des solutions très diverses élaborées par les habitants en réponse aux dysfonctionnements de leur ville. Il exprime la nécessité pour percevoir cet "invisible" de partir d’un autre point de vue que le nôtre pour tenter de comprendre ces cultures urbaines si différentes de celles que nous connaissons.

Entre documentaire et manipulation

S’apparentant au style documentaire, les séries de Lard Buurman n’y appartiennent cependant pas totalement. Ainsi, son travail constitue également une recherche sur le statut de la photographie dite documentaire. Lui-même construit une image à partir d’une dizaine de clichés différents de la même perspective, tentant ainsi de capturer la réalité quotidienne d’un lieu plutôt que la réalité exacte du moment dans un mix de photos documentaires et de mises en scène, créant de cette manière une forme hybride, son propre langage visuel. Une manipulation qui est encore aujourd’hui considérée comme un tabou dans le domaine de la photographie documentaire.

Pour Buurman, dès le départ, chaque photo est déjà par essence une manipulation de la réalité.

Cependant, pour Buurman, dès le départ, chaque photo est déjà par essence une manipulation de la réalité. Documentariste, conteur et artiste, Lard Buurman met le doigt sur l’altérité de la culture urbaine africaine, sa complexité à multiples facettes. Il s’interroge à travers ses photos sur l’avenir de ces villes mais aussi sur celui des nôtres, sur la mondialisation, la crise. Ses photos sont ainsi des sortes de métaphores universelles de la mutabilité et la flexibilité des villes et de leurs habitants.

©Lard Buurman

Lard Buurman, série "African Junctions" dans "Dey your Lane! Lagos Variations", à Bozar, jusqu’au 4 septembre.

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