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interview

Christoph Wiesner: "La pandémie a poussé les Rencontres d'Arles à se réinventer"

Portrait réalisé par Stephan Gladieu de Kim Yun Gyong, Han Sol Gyong, Kim Won Gyong, Kang Sun Hwa et Kong Su Hyang dans un cinéma 3D au SCI Tech Complex de Pyongyang. ©Stephan Gladieu

En 2020, Christoph Wiesner a pris la tête des Rencontres de la photographie d'Arles, le plus ancien des festivals photo. La pandémie a poussé la ville à se réinventer.

Après cinq ans à la tête de Paris-Photo, Christoph Wiesner, Allemand très français, dirige les Rencontres d’Arles, avec une attention portée au féminisme ou à l’histoire post-coloniale. Venu de l’art contemporain, et non de la photographie, connaisseur du marché de l’art et des galeries (et grand admirateur du photographe et vidéaste belge David Claerbout), il forme un remarquable tandem avec Aurélie de Lanlay, administratrice générale depuis 2012. Nous les avons rencontrés dans le jardin qui jouxte leurs bureaux.

Comment avez-vous répondu à l’incertitude?

Christoph Wiesner: Début avril, nous ne savions pas si les Rencontres auraient lieu. Depuis décembre, Aurélie de Lanlay et moi avons multiplié les versions, avec ou sans Pass sanitaire, avec jauge limitée ou non, en obtenant le soutien flexible de nos tutelles et partenaires.

"Un festival est souple par nature, mais le questionnement est allé loin. Nous avons réinterrogé les espaces de transmission, de programmation et d’exposition."
Aurélie de Lanlay
Directrice adjointe des Rencontres d'Arles

Aurélie de Lanlay: Nous existons en trois temps: la semaine des Rencontres attire un public 40% international, 60% français. Ensuite, c’est l’été: un public 15% international, 85% français. Et enfin, septembre: centré sur l’école, de la maternelle à l’université, puis sur trois journées de réflexions professionnelles. Tout l’accueil et la billetterie ont dû être repensés. Nous avons redéployé des expositions en plein air et, pour parer aux aléas réglementaires sans imposer de files d’attente en plein soleil, les jauges ont été rendues accessibles aux festivaliers en temps réel dans l’app… avant que toute jauge disparaisse (rires).

CW: Ces expériences avaient débuté avec Le Jardin des Voyageurs, ancien espace vert de la SNCF (6 expositions s’y enchaîneront cet été, avec les puissantes "Villes hybrides", sur les métropoles africaines, NDLR). Nous avons obtenu une première de la nouvelle municipalité (Patrick de Carolis, ancien PDG de France-Télévision a mis fin en 2020 à 19 ans de gestion communiste, NDLR): le Jardin d’Été, boulevard des Lices, avec les portraits grandeur nature réalisés par Stephan Gladieu en Corée du Nord, qui placent le visiteur dans la position du photographe, à hauteur d’homme, grâce à des châssis métalliques ancrés dans le sol et des plaques photographiques collées sur ce support. En raison du mistral, qui souffle fort, ces expositions en extérieur sont toujours un défi technique.

Aurélie de Lanlay, directrice adjointe des Rencontres d'Arles. ©Anaïs Fournié

"La pandémie a été un accélérateur. La question est de savoir ce que sera l’équilibre futur entre réel et virtuel."
Christoph Wiesner
Directeur des Rencontres d'Arles

Comment se décline cette nécessité d’adaptation?

AdL: Un festival est souple par nature, mais le questionnement est allé loin. Nous avons réinterrogé les espaces de transmission, de programmation et d’exposition. Notre démarche d’éducation à la lecture de l’image s’est transformée. Depuis plus de 15 ans, la Rentrée en images accueille 10.000 élèves de France dans des ateliers de médiateurs photographes, qui leur livrent des clés de lecture. Cette année, faute de visibilité, au lieu qu’ils viennent à nous, nous sommes allés à eux. Toute l’année scolaire, nous allons dans des collèges et lycées de formation générale ou agricole. Nous avons dû élaborer un accompagnement sur l’année complète, autour des expositions Sabine Weiss et Charlotte Perriand, sur le thème: comment éditer des images pour en faire un livre? Cela met en jeu les questions de la lecture, du choix, du contexte des images et des métiers photographiques. Nous pérenniserons cette démarche. Et nous avons lancé des stages virtuels destinés aux professionnels et aux amateurs, au-delà des stages physiques de la Maison des Arènes déjà organisés avec Patrick Le Bescont. Cette expérimentation s’inscrit aussi dans la ville: églises romanes, cloîtres, anciens palais, friches industrielles, réserves de grands magasins.

"Des artistes qui mûrissaient des créations en vue d’expositions créaient surtout pour le marché. À l’inverse, ici, certaines œuvres, comme pour nos Prix Découvertes, naissent des Rencontres."
Christoph Wiesner

CW: La pandémie a donc été un accélérateur. La question est de savoir ce que sera l’équilibre futur entre réel et virtuel. Le public a envie de revenir. D’un autre côté, sociologiquement parlant, le télétravail a aussi ouvert des espaces de liberté. Pré-pandémie, dans l’espace des galeries et des foires internationales, nous avions atteint une saturation irréfléchie. Des artistes qui mûrissaient des créations en vue d’expositions créaient surtout pour le marché. À l’inverse, ici, certaines œuvres, comme pour nos Prix Découvertes, naissent des Rencontres. Le travail de SMITH autour de ses tirages thermiques, jamais montrés auparavant, a pris cette forme pour les Rencontres. Et les portraits de Gladieu sont le fruit de cinq voyages en Corée.

"La photo est à la fois le plus petit marché en numéraire, mais le plus ouvert, puisque accessible."
Christoph Wiesner

AdL: À cause de la pandémie, le projet "moonbeds", lits d’observation des étoiles, de SMITH, visant à renouer notre lien avec le cosmos, devenait impossible, le spectateur devant rester en mouvement. Avec le studio d’architecture expérimentale Diplomates, SMITH a imaginé une vision des œuvres en mouvement.

CW: La photo est à la fois le plus petit marché en numéraire, mais le plus ouvert, puisque accessible. Une galerie est un lieu d’information gratuit, à la porte ouverte. Un festival, vaste galerie, plus qu’une foire, permet ce type d’expérimentations mêlant photo, scénographie, architecture, science et philosophie. Paris Photo, que j’ai dirigé cinq ans, est une place de marché, les Rencontres un moment curatorial expérimental large.

Christoph Wiesner. ©Jérémie Bouillon

Qu’attendez-vous de Luma, ensemble d’espaces créé par la collectionneuse Maja Hoffmann et l’architecte Frank Gehry?

CW: Luma crée une oasis de fraîcheur, tant culturelle que climatique, puisque les plans d’eau vont abaisser la température ambiante (sourire). Maja Hoffmann met déjà à notre disposition la moitié des espaces de la Mécanique Générale pour cinq ans. Dans une ville où 23% de la population est sous le seuil de pauvreté, la végétation naissante de l’oasis est à l’aune de l’apport que nous en attendons sur d’autres plans.

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