Des natures mortes tellement vivantes

Cry me a river de David Uzochukwu ©David Uzochukwu

Au PhotoBrussels festival, des photographes du monde entier recomposent la nature et la mort.

 

Still Life invite le regard à voir la vie sous l’angle de la mort. La nature morte porte en anglais un nom bien plus… vivant: "Still Life". C’est ce titre que Rodolphe de Spoelberch et Delphine Dumont ont retenu pour la 4e édition du PhotoBrussels festival, basé principalement au Hangar, au Châtelain, mais aussi dans toute la ville. Plutôt qu’une nature défunte, arrêtée, l’anglais laisse la vie suspendue dans l’immobilité. Cette vie qui persiste adopte ici des formes inouïes, où le passé réveille le présent.

Ce réveil, le Hollandais Erwin Olaf nous l’apporte, avec "Life — For Mom", hommage changeant à sa mère décédée. Il lui offrait toujours des tulipes, songe à un dernier portrait fleuri sur son lit de mort, avant de créer ce bouquet, montage d’images prises pendant onze jours, cycle infini de la fleur qui se fane et se redresse. Chez le franco-vietnamien Jean-Baptiste Huynh (récemment exposé au musée Guimet), la tulipe est un bulbe monumental, totémique, statuaire. Sur un melon, une mûre, Huynh cultive une lumière frisante, tactile, pareille à un lever de lune.

Vanité de la nature morte

La Française Véronique Ellena, formée à La Cambre, a été lauréate de la Villa Médicis, à Rome, vénérable édifice où se mélangent "la beauté et la tristesse, la vie et la mort". Elle travaille à la chambre 4 x 5 qui lui apporte "de la lenteur" et cultive la peinture classique. Elle compose à l’extrême une image où la figure et son ombre ou son reflet se répondent. Derrière un bouquet d’artichauts dans un bol, un fond de parois de grands frigos de cuisine compose un tableau de griffures hyperréalistes. "J’aime m’abîmer dans les détails", avoue-t-elle. Elle joue avec une paire de brioches fraîchement sorties du four ("je suis fascinée par la vie des saints, ce sont les seins tranchés de sainte Agathe"), la niche vide d’une sculpture qui abrite un poulpe, une grenade éventrée ("c’est un cœur").

La vie qui persiste adopte ici des formes inouïes, où le passé réveille le présent.

La réinterprétation du thème de la nature morte, et de ses deux composantes, la nature et la mort, va au-delà de cet hyperréalisme hallucinatoire. On accède alors à une recréation de la réalité, à l’enfantement d’une matière ni vivante ni morte, inventée, rêvée (où le rêve est un cauchemar truculent).

L’Américaine Tara Sellios a commencé par recréer le thème classique du repas de chasse. Dans un cousinage avec la Belge Cindy Wright, sa composition d’insectes autour de hanaps sur un fond lie-de-vin est maîtrisée: la suppression des "fils de bâti" qui tenaient les insectes évoque un fléau biblique. Sa composition plus récente des "Seven Woes Series" au squelette de serpent transforme la mort en objet graphique.

Teresa Giannico crée des objets photos théâtraux en composant des décors qu’elle photographie, dressant ainsi un univers qui pourrait être celui d’une arrière-petite-fille de Giorgio di Chirico. Elle joue avec brio du passage de deux à trois, puis du retour aux deux dimensions de la photo, et de jeux de réductions d’échelle qui emboîtent des niveaux de réalité où le faux et le réel se disputent l’espace du cadre avec un grand sens tactique.

Dans cet esprit, le Français Vincent augmente les animaux bien réels qui habitent ses images d’appendices impossibles: un requin a la peau telle une cotte de maille, un lévrier a la tête noyée de fumée, un lapin aux yeux humains. Taxidermiste déréglé, Fournier nous invite en Buffon de la photo dans le bestiaire de sa Post Natural History. Cette histoire d’après nature, d’une nature investie par la technologie, affiche nos cousins animaux en un parc animalier délicatement mutant.

"Skeleton in the Closet HD" de Klaus Pichler, Viennois diplômé en architecture et... en sciences de la vie. ©Klaus Pichler

Passerelle entre la mort et la vie

L’Italien Dan Bannino s’appuie sur deux extrêmes, le thème classique de la vanité, son défilé de crânes, de coupes, de bijoux, et celui de la culture pop et sa panoplie kitsch: nappe de satin rouge aux reflets synthétiques à souhait, seringue, abat-jour 1950 déchiré, manche de guitare, coupe de sundae, etc. Ses "Neon Vanitas" rétroéclairées jouent de couleurs et de lumières saturées, chaque pièce s’inspirant d’une figure historique dont on décèle les attributs: Elvis, Marylin ou Napoléon. Ce jeu n’a pas oublié les mythologies de maîtres du détournement comme Warhol et Campbell Soup, McCarthy et Mickey ou Jasper John et le Star Spangled Banner. La table est celle du dernier repas mortuaire consommé par ces figures du passé.

PhotoBrussels Festival

Note: 5/5

Commissaires: Rodolphe de Spoelberch et Delphine Dumont

"Still Life", du 15 novembre au 21 décembre, au PhotoBrussels festival. Informations: www.hangar.art et www.photobrusselsfestival.com.

Ce banquet ultime, ce festin qui nous rapproche de la mort n’a pourtant aucune dimension morbide. Dans cet ensemble organique, chez ces joueurs de l’image, tout est matière à jeu, avec clins d’œil et truculence. Les objets de la folie chers à Jean-Robert Dantou attestent que c’est là parfois la passerelle entre la mort et la vie. Diane Arbus et d’autres ont montré la folie dans son moment de crise paroxystique. Dantou la cherche dans les objets ordinaires: ainsi, cette femme qui a compris la folie de son époux en trouvant partout dans la maison des brosses à dent brisées. Ces signes a minima sont de délicats prélèvements de réalité. Une définition possible de la photographie.

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