Dirk Braeckman, photographe: "J'ai besoin de feedback, même si je suis un solitaire"

©Stefaan Temmerman

Pour le photographe Dirk Braeckman, les choses ne doivent pas être nécessairement visibles pour être ressenties. Ces six prochains mois, il rendra cela tangible à la Biennale de Venise. "Seule l’image imprimée compte".

Notre photographe lui propose de retirer sa casquette pour la photo. Dirk Braeckman (58 ans) secoue la tête. "Je n’aime pas trop", répond-il gentiment mais fermement. Cela lui ressemble. C’est un artiste sans compromis.

"Je ne suis pas déphasé. Je lis beaucoup sur la politique, l’économie et la science. Tout cela se retrouve en filigrane dans mon travail."
Dirk Braeckman
Photographe

Il n’est pas facile de brosser son portrait. "Peintre photographe" est probablement la définition la plus proche de la réalité: il prend des clichés qu’il retravaille – parfois des années plus tard – seul, dans sa chambre noire. De préférence la nuit. Cela lui a valu la réputation d’être un oiseau nocturne. "Oui, c’est en partie inscrit dans mes gènes. Mon père était déjà comme ça." Braeckman est aussi le peintre de l’introspection et des natures mortes. Il zoome sur les détails. Braeckman refuse d’être classé comme nébuleux. "Je ne suis pas déphasé. Je lis beaucoup sur la politique, l’économie et la science. Tout cela se retrouve en filigrane dans mon travail."

"Au final, 95% des visiteurs n’ont jamais rien vu de mon travail. En combinant l’ancien et le nouveau, je montre aussi ce qui m’anime: la continuité dans le changement. Mon œuvre ne peut être répartie en différentes catégories, que ce soit par thèmes ou par périodes. Je la vois comme un grand tout. Comme un flux ininterrompu d’images."
Dirk Braeckman
Photographe

Il y a un an, Braeckman et son agent Eva Wittocx, du Musée M à Leuven, ont été choisis pour représenter notre pays à la Biennale de Venise. Quant au contenu de l’exposition, "j’aime décider au dernier moment. Il est fort possible que je change d’avis juste avant l’ouverture. Heureusement, je suis entouré par une bonne équipe qui veille au grain. Sinon, ça aurait été un vrai cauchemar. Bien entendu, j’exagère un peu..." À Venise, il expose un mélange de nouvelles et d’anciennes photos. "Au début, nous pensions n’exposer que de nouvelles créations. Mais nous avons changé d’avis. Au final, 95% des visiteurs n’ont jamais rien vu de mon travail. En combinant l’ancien et le nouveau, je montre aussi ce qui m’anime: la continuité dans le changement. Mon œuvre ne peut être répartie en différentes catégories, que ce soit par thèmes ou par périodes. Je la vois comme un grand tout. Comme un flux ininterrompu d’images."

Les décrire relève de la gageure. "La majorité des journalistes ne vont pas plus loin que la description formelle de ce qu’ils voient: de grandes photos en noir et blanc. Un peu sordides et floues. Du moins, c’est ce que j’entends souvent dire. Le photographe des espaces vides, des rideaux. Ils parlent rarement de leur ressenti. Alors que c’est précisément de cela qu’il s’agit."

©Stefaan Temmerman

Vous n’aidez guère les spectateurs. Vos photos n’ont pas de titre et vous refusez de donner la moindre explication.
C’est vrai. Seule l’image imprimée compte. Pourquoi raconter une histoire? C’est visible, non? Lorsque j’ai vendu ma première photo – il y a longtemps – j’ai été la livrer personnellement au collectionneur. À sa demande, je lui ai raconté l’histoire de la prise de vue. Il a dit: "dommage que vous m’ayez raconté tout cela. Je ne pourrai plus jamais regarder la photo en faisant abstraction de vos commentaires. Vos explications me poussent à la regarder d’une certaine façon." Je ne l’ai jamais oublié.

"On ne me verra jamais me promener avec un gros appareil photo, cela influence l’environnement."
Dirk Braeckman
Photographe

Vos photos créent un sentiment de solitude. À moins que ce soit aussi un cliché?
C’est quelque chose qu’on me dit souvent. "Dirk, es-tu à ce point solitaire?" Ou bien: "Ne serais-tu pas un peu dépressif?" La réponse est non. Du moins, pas plus qu’un autre.

Vous photographiez souvent des lieux vides, tout autant que des femmes nues. Y a-t-il un lien thématique?
Jeune photographe, vous cherchez des sujets. Au début, ce sont souvent des choses ou des gens proches de vous, comme les portraits d’amis et d’amies. Mon travail a un peu évolué, mais j’ai toujours été fidèle à cette approche. Si l’image est juste, alors je l’utilise. Quant à mes nus, ce ne sont pas des portraits. Ils ont rarement un visage. Pour moi, les espaces vides ne sont pas vides. Je ressens, au contraire, beaucoup de présence. Le cadrage définit l’image. Mais ce qui n’est pas visible est présent malgré tout. En réalité, c’est l’essence même de mon travail. Saisir une situation sans qu’elle apparaisse sur la photo. Faut-il qu’une chose soit visible pour qu’on la ressente? En tout cas, pas pour moi.

Venise ne vous a pas inspiré une photo pour la Biennale?
Le fait d’avoir été choisi pour Venise m’a inspiré. Ces derniers mois, je me suis rendu régulièrement à Venise et, comme d’habitude, j’ai pris des clichés de ce qui m’entourait. Mais je ne les ai pas intégrés dans mon exposition pour la Biennale. D’ailleurs, je ne photographie jamais un endroit choisi à l’avance. C’est la photo qui vient vers moi. Je ne cherche jamais des sujets. Je me promène, et les idées surgissent. La prise de vue n’est que la première étape du processus. Je développe ensuite les clichés dans ma chambre noire, et c’est là que naît l’œuvre d’art. Souvent, j’attends des années avant de travailler les négatifs. Je ne date pas mes photos du jour de la prise de vue, mais du jour de leur impression.

Exposer au pavillon belge, quelle motivation en tirez-vous?
Je suis heureux, tout simplement. C’est le bon timing. Juste au milieu de ma carrière. Il y a dix ans, cela aurait été difficile. Je n’étais pas prêt. Je doute en permanence. Cela ne veut pas dire que je suis confiant, mais simplement que je doute un peu moins, et c’est devenu supportable. C’est pourquoi je suis davantage capable de travailler en équipe.

Je dois comprendre que vous êtes plus agréable avec vos collaborateurs?
C’est fort possible, oui (il réfléchit). J’en suis même certain. J’ai longtemps travaillé seul. Je trouvais difficile d’autoriser d’autres personnes à accéder à mon processus de travail.

Est-ce qu’Eva joue un rôle important en tant qu’agent?
J’ai besoin de feedback, même si je suis un solitaire et si au final, je décide seul. Sur le plan émotionnel, je suis très proche de mes photos, tant pendant les prises de vue que dans la chambre noire. C’est une bonne chose de pouvoir en parler avec quelqu’un qui a un peu de distance. Ces deux photos peuvent-elles être présentées ensemble à l’expo ou non? Je ne suis pas toujours le meilleur juge.

La Biennale est-elle une compétition?
Il n’y a pas qu’à Venise. On a tendance à sous-estimer la concurrence entre les artistes. Et il n’y a pas de mal à cela. Je trouve que c’est stimulant. Heureusement, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Ce qui ne veut pas dire que nous n’avons fait aucun effort pour rendre l’exposition aussi attrayante que possible. Une expo, c’est bien plus qu’une série d’œuvres alignées sur un mur. Vous devez faire en sorte que les visiteurs vivent une expérience physique. C’est pourquoi j’ai du mal à montrer des reproductions dans des livres et sur des sites internet. Les gens me disent parfois: "Maintenant que nous avons vu votre œuvre, nous la comprenons." C’est mon objectif quand je participe à une exposition.

Etre artiste, est-ce la plus belle profession au monde?
La plupart des gens ont tendance à surestimer cette profession. Ils ont une image romantique de l’artiste qui ne pense qu’à son art. C’est faux. Parfois, je suis tellement occupé que je me demande quand j’aurai le temps de travailler dans mon atelier. C’est vraiment difficile. Nous travaillons à des choses personnelles, et de nombreux artistes sont sensibles. Lorsque nous exposons, en particulier lors de grands événements, nous sommes très vulnérables. Nous prenons parfois des coups en pleine figure. Ca m’est aussi arrivé. Dans ce cas, il faut trouver la force de se relever et de continuer, malgré ses doutes.

Quand avez-vous compris votre vocation d’artiste?
J’avais neuf ou dix ans. Mes parents ne connaissaient rien à l’art, mais avaient des amis collectionneurs. Mon père avait une usine de cigares. Rien à voir, n’est-ce pas? Mes parents m’ont toujours soutenu. Pour eux, c’était une bonne chose que je veuille devenir artiste, même si j’ai fait ce choix un peu par rébellion. En réalité, je voulais devenir peintre, mais quelqu’un m’a conseillé de commencer par étudier la photographie. A cette époque, les peintres s’inspiraient de photos. Je suis resté à la photographie.

Avez-vous déjà occupé un emploi traditionnel?
Non. En photographie, il y a beaucoup de petits jobs qui permettent de survivre. Je n’ai pas peur d’admettre que j’ai fait des choses uniquement pour l’argent. Je n’avais pas le choix. Des sujets commerciaux ou des reportages de mariages. Certainement cinquante. Ce qui est drôle, c’est que les gens me demandent parfois de signer leur album de mariage. C’est dingue. Je refuse. Ca ne fait pas partie de mon travail artistique. J’ai également été photographe stagiaire au journal "De Morgen". Je n’ai pas du tout aimé. Je m’impliquais trop dans la situation, au point que le journaliste devrait souvent me dire: "Dirk, prends une photo, c’est pour cela que tu es ici." Le travail de reporter-photographe est pour moi trop voyeuriste. Je suis trop timide. Je veux me plonger dans la réalité, alors que la photographie modifie souvent la situation. C’est pourquoi vous ne me verrez jamais me promener avec un gros appareil photo. Cela influence l’environnement...

Imaginons que le "New York Times" vous demande un reportage photo…
(Sur un ton ferme.) Non. Trois fois non. J’ai déjà reçu ce genre de proposition. Je n’accepte que s’ils publient sans condition ce que je leur présente. Un reportage est quelque chose de très subjectif. Mais il faut y être ouvert. Lors du vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le "New York Times" a fait un appel pour des photos de l’événement. J’en avais. J’étais à Berlin en 1989. Mon amie a dit: "Dirk, envoie ces photos." Je ne l’ai pas fait. Je veux moi-même faire un jour quelque chose avec ces clichés.

La Biennale de Venise aura lieu du 13 mai au 26 novembre, www.labiennale.org

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