Entre hommes

©Loving by 5 Continents

Susan Sontag a écrit: "Collectionner des photographies, c’est collectionner le monde". C’est ce qu’ont fait Hugh Nini et Neal Treadwell, en entamant au Texas leur collection accidentelle de 2.800 images d’hommes qui s’aiment.

Le sociologue français Régis Schlagdenhauffen, chercheur des identités sexuelles, rappelle dans sa préface à "Ils s’aiment" qu’il a fallu attendre 1990 pour que l’OMS retire l’homosexualité de la liste de la classification internationale des maladies. Aux États-Unis, c’est en 2003 que "le crime de sodomie" est définitivement abrogé (ainsi qu’au Royaume-Uni). Aujourd’hui, le droit s’inverse: "la plupart des législations nationales occidentales répriment l’homophobie et la lesbophobie". Or, contrairement à ce que cette tendance récente laisserait penser, Schlagdenhauffen rappelle que les "homosexuels étaient très visibles à New York dès la fin du XIXe siècle".

Il a fallu attendre 1990 pour que l’OMS retire l’homosexualité de la liste de la classification internationale des maladies.

Hugh Nini précise d’emblée qu’il n’a "jamais été interdit à deux hommes d’éprouver de l’amour: la loi a longtemps interdit de faire l’amour, le rapport sexuel étant prohibé. Au Texas, jusqu’en 2003, notre relation, à Neal et moi-même, était prohibée". Neal Treadwell confirme: "La police pouvait à tout moment faire irruption et nous conduire en prison". Cette forme d’oppression "ne nous a pas empêchés d’avoir tous les rapports sexuels que nous voulions", s’esclaffe Hugh. La décision de 2003, rendue par la Cour suprême (Lawrence c. Texas), concernait John Geddes Lawrence, arrêté en 1998 pour "rapport sexuel". Cet épisode majeur a scellé le destin des lois anti-gay aux États-Unis.

Pourquoi ces deux balises temporelles: 1850-1950? La première est évidente: le 7 janvier 1839, le Français François Arago présente à l’Académie des sciences le "daguerréotype" de Daguerre. La seconde est moins liée à une date qu’à une ouverture de la société qui, avec le rock, la montée du mouvement gay (ce que recouvre désormais le LGBT) transforme les enjeux: la décennie 1960 culmine aux États-Unis avec les émeutes de Stonewall à l’été 1969, après une brutale descente de police au Stonewall Inn, bar gay en plein Greenwich Village. La marche commémorant le premier anniversaire de ces manifestations fut la matrice de la Gay Pride.

"La police pouvait à tout moment faire irruption et nous conduire en prison."
Neal Treadwell
Coauteur du livre "Ils s'aiment"

Les codes du mariage

Leur collection est mondiale: outre les États-Unis, ces couples masculins sont originaires de Serbie, Bulgarie, Hongrie, Russie, Royaume-Uni, Thaïlande, Australie, etc. "Nous avons écarté les images trop explicites, la nudité affichée. Nous cherchons l’étincelle inimitable du regard qui témoigne de leur amour", souligne Hugh Nini (ce Texan de Houston, après une longue carrière de ballet, s’est installé à New York en 2012, et enseigne la danse classique à Manhattan). Neal Treadwell, qui monta des taureaux de rodéo avant de travailler pour de grandes marques de cosmétiques, a rencontré en 1992 celui qui est devenu son mari. "Ces portraits de couples reprennent des codes empruntés à la photo de mariage, comme celui de l’ombrelle. Ces hommes l’adoptaient comme un signe reconnaissable de protection, de proximité et d’unité." Parmi ces codes à la fois repris et détournés, on trouve aussi le motif de l’enlèvement de la mariée (en automobile et en deux roues) ou du bouquet de fleurs, codes qui disparaissent dans les années 1920. "Ces poses sont aussi dictées", rappelle Neal Treadwell, "par la nécessité de rester immobiles devant l’objectif, au moins jusqu’au début du XXe siècle", les chambres utilisées à l’époque n’offrant pas de vitesses d’obturation suffisantes, comme plus tard les télémètres de type Leica à la fin des années 1920. "Sur certaines, les yeux sont peints, car le sujet clignait au moment de la prise de vue. Ces singularités nous les rendent encore plus touchants."

©Loving by 5 Continents

La plupart sont prises en studio par des photographes bien disposés envers le couple. "Dès 1902, une poire ou un autre dispositif de déclenchement, visible dans l’image, était utilisé, le cliché étant pris face à un miroir, ce qui fait de certains clichés des ancêtres du selfie", précise Hugh Nini. Pour de rares images, l’histoire du couple photographié leur est en partie connue: la photo d’un couple de GI de la Seconde Guerre mondiale leur est parvenue par l’intermédiaire du neveu de l’un des deux soldats, auquel l’oncle avait confié être gay.

Ils prévoient de réaliser un second livre uniquement composé de couples de militaires de toutes armes et de tous pays, tant le sujet du droit des homosexuels à intégrer l’armée a été une pomme de discorde en Amérique et ailleurs.

Photographie

Textes de Hugh Nini & Neal Treadwell, Paolo Maria Noseda, Francesca Alfano Miglietti

5 Continents Editions, 336 p., 49 €

Ce volume de plus de 300 photos révèle la place parfois clandestine, parfois pleinement affichée, de l’amour entre hommes dans ces sociétés occidentales des XIXe et XXe siècles, entre la naissance de la photo et celle du mouvement gay.

Couverture du livre "Ils s'aiment"

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