Joel-Peter Witkin: "Tous enfants de Dieu"

Photographie de Joel-Peter Witkin, exposée au Musée de la Photographie à Charleroi. ©© JP Witkin, baudoin lebon

"Le Grand Atelier de Joel-Peter Witkin", au Musée de la Photographie de Charleroi, parcourt plus de 50 ans de création en 110 clichés et une dizaine de dessins préparatoires.

À l’origine de ce projet, il y a la visite de Joel-Peter Witkin au musée de Charleroi, quelques années plus tôt, en compagnie de Baudoin Lebon, galeriste parisien. Xavier Canonne, directeur du musée, découvre à cette occasion un artiste curieux, drôle, d’une très grande culture et d’une égale simplicité.

Quand plus tard, il décide de monter une exposition autour de Witkin, il lui suffit d’un coup de fil à Baudoin Lebon: la galerie possède tous les tirages du photographe, ce qui représente environ 550 clichés. Grâce à la confiance de Lebon, Xavier Canonne n’a plus qu’à définir le fil de son projet… et à venir faire son marché dans l’inventaire de la galerie parisienne. "Witkin est un artiste hors norme, inclassable", explique Xavier Canonne. "Il est peintre, scénographe, sculpteur à ses heures. Son travail s’affranchit des modes, tout en les intégrant toutes. Il faut avoir une très grande connaissance de l’histoire de l’art et de l’esthétisme pour pouvoir définir son vocabulaire propre."

Witkin ne fait pas clic-clac, ne saisit pas la beauté: il la construit. Il y pense, la met en scène et élabore très méticuleusement ses clichés.

Joel-Peter Witkin est né en septembre 1939 à Brooklyn, d’une mère sicilienne très catholique, et d’un père ukrainien juif, qui abandonna assez tôt sa famille. Voilà pour le côté artiste un peu maudit. Il achète son premier appareil vers 16 ans et n’aura plus qu’un sujet de prédilection: ses congénères. L’humanité, du côté des proscrits, des oubliés, des difformes et des laids. "Tous enfants de Dieu", selon cet observateur qui se dit, selon les interviews, très croyant ou simple spectateur de la comédie humaine. Mais cette démarche n’est pas celle d’un voyeur. Witkin ne fait pas clic-clac, ne saisit pas la beauté: il la construit. Il y pense, la met en scène et élabore très méticuleusement ses clichés.

L’univers du laid

Pour Baudoin Lebon, qui le représente depuis 1986, Witkin est "mystique": la "foi" qu’il exprime est celle d’une autre réalité que l’esthétique imposée depuis la Renaissance. Avant de le rencontrer, Lebon avait peur que le travail de Witkin ne soit une supercherie, une exploration un peu tordue de l’univers du laid. En le côtoyant, il a pris la mesure de son talent, et de son exigence. "Les œuvres de Witkin sont longues à mûrir et à exécuter. Il travaille tout d’abord à partir de croquis, qu’il peaufine et annote, posant les principes, puis les détails de sa prochaine composition. Il procède ensuite au 'casting' des modèles. Là, ça se corse: Witkin ne s’arrête pas là. Une fois le modèle trouvé… il faut encore que la 'rencontre' ait lieu. Qu’il ait envie de travailler avec ce modèle."

"Les personnages difformes, les têtes coupées, les corps suppliciés sont légion dans l’histoire de la peinture. En cela, Witkin est très classique."
Xavier Canonne
Directeur du Musée de la Photographie

Si cette "rencontre" n’est que physique et n’évoque rien à l’artiste, il peut même renoncer à son projet. Mais si le modèle correspond à ses attentes, il poursuit son travail de metteur en scène-accessoiriste-designer: il chine des objets, poursuit son processus créatif. Un travail de longue haleine, qui peut prendre jusqu’à un an et demi. La production de l’artiste est donc restreinte, ce qui en augmente encore la rareté et la valeur (une édition limitée à 15 exemplaires se vend entre 7.500 et 15.000 euros selon la taille, et les prix s’envolent aux alentours et au-delà des 50.000 euros lorsque les photos sont épuisées).

Witkin travaille toujours "à la chambre". Ce choix est artistique et pratique: il peut ainsi gratter ses tirages, superposer plusieurs clichés au moment du développement, retirer un bras, une jambe, ajouter un téton, un cheval…

Photographie de Joel-Peter Witkin, exposée au Musée de la Photographie à Charleroi. ©© JP Witkin, baudoin lebon

Inventaire de la fragilité humaine

Dans cet inventaire de la fragilité humaine, "Le grand atelier" présenté à Charleroi explore les sujets de prédilection de l’artiste. Loin des "freak shows" de Barnum auquel on associe souvent Witkin, l’ambition du musée est de montrer que son travail s’inscrit dans une lignée très classique de la peinture. "Les personnages difformes, les têtes coupées, les corps suppliciés sont légion dans l’histoire de la peinture", nous rappelle Xavier Canonne. "En cela, Witkin est très classique. Il y ajoute une bonne dose d’humour: ses références sont nombreuses, et son goût de la provocation nous emmène au-delà. Certains clichés jouent avec le trouble de celui qui les regarde." En cette période où le genre est au centre de certains débats, Witkin fait le lien entre la tradition picturale des corps différents représentés, et la modernité d’une beauté qui fuit les définitions. "Précurseur sans le savoir, s’amuse Xavier Canonne. La définition même d’un véritable artiste".

Photographie

"Le Grand Atelier de Joel-Peter Witkin"

jusqu'au 16 mai.

Entrée: 7 euros.

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Réservations obligatoires sur le site.

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