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"Le plaisir de percer le secret des lieux"

Vincent Michel pratique l'urbex depuis 9 ans. À son compteur: 1.400 lieux photographiés. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Loisir légèrement borderline, plutôt sportif et artistique, l'urbex fait de plus en plus d'adeptes. On s'est plongé dedans le temps d'une après-midi, bottines aux pieds et casque sur la tête, sur les traces du photographe amateur Vincent Michel.

"Donnez-moi votre casque, je vais le mettre dans mon sac. Vaut mieux être discret ici…" Le casque de vélo, qui fera l’affaire pour se protéger la tête des éventuels coups de tête dans le plafond rocheux, va rejoindre le matériel photo de Vincent Michel dans son gros sac jaune. Pas discret lui, mais bien solide et résistant à l’humidité.

On contourne un vieux bâtiment, et on s’embarque sur le petit sentier qui s’enfonce dans la végétation. Les ronces accrochent les pulls, les orties foisonnent. "Une machette, ça aurait aussi été utile", rigole-t-on. "Oh, vous savez, parfois je me balade avec un sécateur…", répond Vincent. L’urbexeur marche d’un pas rapide et assuré, on se réjouit déjà d’avoir suivi ses conseils: pantalon de rando et bonnes bottines de marche. "C’est mieux. Là où on va, ça va être un peu sportif…"

La première règle de l'urbexeur: le bon équipement: chaussures renforcées, vieux vêtements, sac pour protéger le matériel. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Nous sommes quelque part en Belgique. On ne vous dira pas où. C’est la première règle lorsque l’on fait de l’urbex. De l’exploration urbaine. On ne dévoile pas ses "spots", histoire de les protéger, au pire du vandalisme, au mieux de la foule. La pratique consiste à visiter des lieux construits et abandonnés par l’homme: villas, carrières, sites industriels, piscines, théâtres, cinémas, hôpitaux, châteaux, églises en ruine, anciens tunnels de métro, mines, cimetières de voitures... De préférence avec un bon appareil photo, même si certains se limitent au seul plaisir de la découverte. Tout fait four au moulin de l’urbexeur, pourvu que le lieu soit délaissé.

Le chemin s’ouvre sur un promontoire dominant une cuvette caillouteuse. Au fond, on devine une entrée. "On a baptisé cette carrière ‘L’Indiana Jones’", nous raconte Vincent. Sous terre, un réseau de galeries où gisent encore des charriots rouillés, des rails et des pieux de soutènement étend ses tentacules. Un peu plus haut derrière nous, un vieux treuil s’offre comme point de repos aux promeneurs. La vue sur la vallée qui s’ouvre sous nos pieds est à couper le souffle.

Mais on ne s’arrête pas. "Venez, on continue. L’entrée ici a été condamnée, il commençait à y avoir trop de monde. Mais je connais un autre endroit où passer." On suit Vincent, en toute confiance. L’homme connait son affaire. L’urbexeur a fait beaucoup d’alpinisme, un atout lorsque l’on pratique ce genre d’exercice où il faut escalader des grilles, jouer aux équilibristes sur des escaliers branlants et des poutrelles suspendues au-dessus du vide, ramper dans des boyaux ou des trouées dans les murs. Il garde le pied assuré et l’œil prudent du pro qui sait repérer le danger dans la moindre pierre descellée.

Et c’est tant mieux, car quand nous arrivons à l’entrée latérale de la carrière, on pige vite que cela ne va pas être de tout repos.

Grimper, escalader, l'urbex est une activité qui allie l'art photographique et le sport. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Devant nous s’ouvre le trou noir de ce qui ressemble à une grotte. Quelques mètres à l’intérieur, on découvre la pente raide. On sort les casques, les lampes de poche. Une pour chacun. On entame la descente dans un toboggan de caillasse. Le plafond est bas, on ne se sent plus du tout ridicule à faire de la spéléo avec notre casque de vélo. Les pierres roulent sous nos pieds, on patauge un peu avec la lampe de poche. Le photographe nous lance: "au fait, L’Echo nous assure pour ce genre de truc?" À plusieurs reprises, la tête cogne la pierre, et intérieurement on se dit "c’est encore long, cette descente?"

30 mètres environ. On suit Vincent en mode aventurier de l’arche perdue, et on s’inquiète un moment qu’il ne mette pas de repères pour s’y retrouver dans les galeries. "Oh, ce n’est pas grand ici, pas de risque de se perdre…" Le photographe et moi, on se regarde, perplexes. Sûr qu’on aurait déjà pris la mauvaise galerie.

Le spot que Vincent nous fait visiter est un grand classique, peu risqué, mais suffisamment sportif et dépaysant pour donner un petit coup d’adrénaline. "Dans une usine désaffectée, une villa ou un vieux théâtre, je ne vous emmènerais pas. C’est trop risqué, vous pourriez avoir des soucis…"

"D’autres échangent leurs adresses comme des cartes Pokémon. Certains vont même jusqu’à vendre leurs spots. Quel intérêt? L’urbex, c’est cela aussi: le plaisir de percer le secret des lieux."
Vincent Michel
Urbexeur

On se serait pourtant bien vu dans la tour de refroidissement que Vincent a déjà visitée, ou dans le "teatro Balconi". Mais quand le point final de la balade sous terre se déploie sous nos yeux, on ne peut s’empêcher de pousser un "wow" d’admiration. On escalade un promontoire, une vieille brouette métallique y trône, rongée par la rouille. En contrebas, l’eau stagnante d’une petite piscine naturelle laisse apparaitre la silhouette d’un vieux chariot. On repense à Indiana Jones. La lampe de poche fait briller des étoiles argentées au plafond, des traces de moisissures. Le silence est d’or. On se sent seul au monde.

A 30 mètres sous terre, on découvre une caverne où gisent les vestiges d'une carrière inexploitée depuis les années 1960. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Vincent place ses lumières et discute technique avec notre photographe. On repère quelques traces humaines: le reste d’un feu de camp, des bougies chauffe plat disposées sur les rochers, une canette abandonnée. "C’est le problème avec l’urbex, certains n'ont pas de respect", dit Vincent. Ça l’agace. Pour les "vrais de vrais", on ne touche rien, on n’emporte rien, on ne laisse que des traces de pas. "Mais certains dégradent les lieux, font des tags. D’autres travestissent la réalité pour faire leurs photos, en faisant de la mise en scène à outrance, comme sortir la vaisselle et mettre la table dans une maison abandonnée. C’est pour ça que moi, je ne partage mes spots qu’avec un groupe très restreint d’amis. Mais d’autres échangent leurs adresses comme des cartes Pokémon. Certains vont même jusqu’à vendre leurs spots. Quel intérêt? L’urbex, c’est cela aussi: le plaisir de percer le secret des lieux."

Une communauté très discrète

La pratique de l’urbex a pris de l’ampleur dans les années 1980, alors que fleurissaient les premiers chancres industriels et miniers. Les communautés les plus nombreuses se trouvent près de chez nous, en Belgique, en France, en Allemagne, en Italie, ainsi qu’aux États-Unis et en Australie. Vincent, lui, pratique surtout en Belgique, en Allemagne, dans le nord de la France et en Italie. "L’Italie regorge de sites magnifiques, d'anciens théâtres, des villas, de cinémas, nous dit-il, se remémorant aussi ses vacances en Sardaigne qui lui ont permis de faire le plein de photos de lieux magnifiques. "Aux Pays-Bas par contre il n’y a pas grand-chose à voir, à chaque fois qu’un bâtiment est abandonné, ils le rasent tout de suite…" La crainte de la disparition des "spots" fait aussi partie des raisons pour lesquelles les urbexeurs gardent leurs lieux secrets. Si le lieu devient une autoroute à touristes, forcément ça attire l’attention de la police, et on le ferme par sécurité.

Anciens théâtres ou cinéma, maisons abandonnées, le spectre des explorations de Vincent Michel est large. ©Vincent Michel

Sur ses neuf ans de pratique, Vincent a déjà visité près de 1.400 lieux. Ses prédilections: les chancres industriels, les piscines désaffectées. Pas étonnant quand on sait que dans sa vie professionnelle, l’homme est employé de piscine publique… Il nous montre sa carte remplie de points rouges, autant de spots visités. "Parfois, il n’y a à rien à photographier. On ne sait pas toujours sur quoi on va tomber. Au moindre bâtiment un peu 'louche', il faut s’arrêter."

C’est d’ailleurs comme cela que Vincent a trouvé l’autre spot qu’il nous fait visiter, un bâtiment en ruine innocemment planté en bord de route. Des vieux murs en contrebas d’un talus, à deux pas de la circulation. Mais à l’intérieur, un trésor de guerre urbex. Vincent a baptisé le lieu "La ruota della fortuna". La pénombre nous laisse apercevoir une vieille roue, deux ou trois pièces à moitié effondrées, des structures métalliques, un tapis d’acheminement et des mécanismes qui laissent penser que le lieu a dû servir au tri des pierres des carrières toutes proches. Ici et là, la nature a repris ses droits.

"Je travaille avec des pauses très longues pour récupérer un maximum de lumière", explique Vincent Michel. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

"Attention où vous mettez les pieds, il y a un grand trou là…" On pénètre dans le lieu que la végétation a envahi. "C’est très ‘decay’ comme on dit en urbex, usé par le temps, c’est ce que je préfère. Comme les souterrains, les égouts, les anciennes industries. J’aime les cadrages bien droits et symétriques, les jeux d’ombre et de lumière."

"C’est très ‘decay’ comme on dit en urbex, usé par le temps, c’est ce que je préfère. Comme les souterrains, les égouts, les anciennes industries."
Vincent Michel
Photographe urbex

L’homme entame un dialogue d’expert avec notre photographe sur son travail dans la pénombre. Un défi pour tout photographe, surtout quand on évite de trimbaler d'énormes spots qui, en plus de ne pas être discrets, dénaturent la réalité des lieux. "Je travaille en HDR (le photographe prend plusieurs clichés avec des temps d’expositions différents pour les assembler ensuite et gagner ainsi une uniformité dans la lumière du lieu, NDLR), avec des pauses très longues pour récupérer la lumière qui filtre. Parfois, je rajoute aussi des points lumineux aux tons chaleureux."

Le coup de cœur de Vincent Michel: les piscines abandonnées. ©Vincent Michel

C’est cela qui amuse Vincent dans l’urbex, le travail photographique. "Je ne photographie pas pour rien. Si un lieu ne parle pas, on ne le prend pas. On recherche surtout la qualité artistique, la beauté du lieu, l’histoire qui se raconte au-delà de l’image."  La photographie urbex recèle une démarche artistique certaine, et de nombreux livres y sont consacrés. Une manière de témoigner aussi d’un patrimoine souvent éphémère. Au-delà du piment et de l’amour de la photo, Vincent aime d’ailleurs comprendre l’histoire du lieu qu’il visite, découvrir le patrimoine industriel et architectural, comprendre l’histoire de la famille qui a vécu dans les lieux.

"Je ne photographie pas pour rien. Si un lieu ne parle pas, on ne le prend pas. On recherche surtout la qualité artistique, la beauté du lieu, l’histoire qui se raconte au-delà de l’image."
Vincent Michel
Photographe urbex

Souvent, les endroits visités sont privés et fermés au public en raison des dangers qu’ils représentent (risques de chute, d’effondrement, matières dangereuses stockées...).  Mais Vincent ne le nie pas, il aime aussi braver l’interdit. "La pointe d’adrénaline, c’est ça qui est gai aussi. Trouver la faille qui permettra d’entrer, repérer les caméras, se lever en pleine nuit pour aller se placer de manière à éviter les gardes… J’ai déjà été interpelé par la police, mais quand on explique la démarche, ils sont compréhensifs. Avec le temps, on apprend à être discrets."

Le photographe aime jouer avec la lumière et les ombres, et a un faible pour les sites industriels abandonnés. ©Vincent Michel

Mais comment trouve-t-il ses fameux spots? Parfois au hasard d’une promenade, mais surtout en cherchant sur Google Street View, Google Earth, en regardant ce que font les autres aussi. Les sites spécialisés et les groupes sur les réseaux sociaux regorgent d’infos en tout genre. Analyser le travail des autres photographes, repérer un indice, une plaque, une inscription… Un vrai travail de fourmi. "L’urbex, c’est beaucoup de recherche, c’est même cela qui prend le plus de temps. Je dirais à la grosse louche, 50% du temps, contre 30% pour l’exploration elle-même, et 20% pour le traitement photo."

On retrouve le parking, l’exploration est finie. Pour Vincent, elle reprendra très vite. Sa passion l’occupe tous les week-ends. "Un passe-temps un peu borderline", concède-t-il. Chacun reprend sa voiture. Sur l’autoroute, on passe devant un grand site industriel désaffecté. Peut-être Vincent l’a-t-il déjà visité? On n’en doute pas une minute.

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