Le trader qui a tout plaqué pour son art

©Dieter Telemans

Étienne Courtois était un trader spécialisé dans la structuration de crédits. Aujourd’hui, c’est à l’aide de son argentique qu’il structure ses œuvres avec de la lumière naturelle et des multi-expositions.

C’est son exposition, littéralement. Étienne Courtois a tout fait ici. Il a trouvé le local, négocié le bail, réaménagé l’espace, repeint les murs, décidé de l’exposition de ses œuvres. Voilà ce qu’il en coûte de tout plaquer. Ancien trader, Étienne Courtois a eu la révélation alors qu’il allait vers ses 40 ans.  "Après 15 ans de banque, je me suis dit que si je faisais encore 15 ans cela, j’allais regarder en arrière en me disant: ce que j’ai fait n’est pas intéressant, je n’ai rien produit, je n’ai rien à montrer. Il n’y en a aucune trace sauf un salaire un peu plus important que la moyenne. Ça ne va pas le faire!"

L’excitation du trader

Son histoire n’est pas banale. Étienne n’était en effet pas un simple banquier, il faisait dans les produits structurés, et ce depuis des années. Polytechnicien de formation, il a débuté sa carrière chez JP Morgan où il est vite devenu vendeur obligataire junior. Dès l’année suivante en 95, alors que l’antenne bruxelloise de JP Morgan fermait ses portes, il passe au Crédit commercial de France qui deviendra bien plus tard une filiale d’HSBC.

"On m’a beaucoup demandé mais comment tu tiens le coup financièrement? Mais ce n’était pas important. Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que c’étaient les tripes qui parlaient."

Ici, il fait ses armes. Trading, taux structuré de change court terme, produits long terme obligataires et de crédits… Il a vendu une belle palette de produits structurés à une époque où l’expression n’était pas encore un gros mot, mais plutôt un moyen d’arriver à mieux rémunérer le crédit alors que les taux étaient à la baisse. "Quand HSBC a repris la société, ça commençait à sentir le roussi pour la succursale de Bruxelles. Les temps changeaient et avec le trading électronique, des petites salles de marché avaient de moins en moins de sens", se rappelle-t-il. En 2003, il passe donc chez Fortis où il a également fait du trading notamment dans la branche des CDS avec des risques crédits Corporate que l’on restructurait en CDO.

Il y eut d’abord les années fastes entre 2003 et 2007, où l’activité marchait bien très bien. Mais c’est ce même "book de crédit" qui faisait la réputation de sa division qui n’a pas aidé Fortis au moment de la crise. Encore aujourd’hui, il dit que sur cette période difficile 2007 et 2008, il en sait plus mais qu’il ne veut pas rajouter de l’huile sur le feu."Quand la BNP a racheté Fortis, ils ont négocié qu’aucun licenciement ne pouvait être possible. Ils ont mis en place un plan de départ volontaire avec une sorte de grille Claeys améliorée", se rappelle-t-il.

"J'utilise le médium de la photographie, mais je ne fais pas de la photographie traditionnelle contemplative", explique Étienne Courtois qui ne travaille qu'en extérieur. C'est donc avec de la lumière naturelle qu'il joue. Même si on peut croire que plusieurs de ses oeuvres ont été réalisées en studio, ce n'est pas le cas.

Sa série précédente, des natures mortes, était peut-être plus difficile à comprendre pour les non-initiés, il l'avoue. "Le regardeur doit me suivre, sur mon regard sur un objet, mais ce n'est pas grave je les prends par la main, dit-il. Chez les initiés, j'ai par contre eu de très bons échos".

La nouvelle série qu'il présente actuellement est plus accessible, un peu plus formaliste, et laisse davantage de place à l'interprétation personnelle. De loin, on pourrait apercevoir des peintures, à s'y méprendre.

Étienne utilise un masque qu'il place devant son objectif. "Le noir c'est le négatif qui n'est jamais exposé", explique-t-il. Ensuite, il déclenche à plusieurs reprises, pour obtenir une multi-expositions sur le même négatif. Cette manière de procéder lui donne beaucoup de liberté. Il peut par exemple déjà créer le décor qu'il souhaite photographier, mais il peut aussi faire ses photographies en plusieurs prises en utilisant plusieurs décors différents et plusieurs angles de vues. "Je découpe des formes, je regarde comment elles peuvent aller", dit-il.

Une technique qu'il développe depuis plus de deux ans maintenant et qui reçoit de nombreux échos positifs alors que son expo a déjà attiré "plusieurs grands galeristes". B.E.

Il a été le premier à sauter sur l’occasion à la grande surprise de son chef de l’époque qui était "abasourdi". "Je n’étais plus très raccord avec mon métier. J’avais des collègues brillantissimes et c’était l’un des métiers les plus excitants que l’on pouvait avoir, mais structurer des crédits comme on le faisait, ça n’avait pas beaucoup plus de sens que de créer de la valeur pour la banque. Ce n’était que de l’ingénierie financière. Ces obligations existaient déjà. On faisait de la transformation et au passage on se payait", dit-il.

Page blanche

Il a donc dû repartir d’une page blanche avec, il est vrai, une certaine sécurité financière le temps de se lancer. "Il faut du temps pour rassurer les galeristes. Non seulement il faut faire du bon travail, mais aussi convaincre que l’on va continuer à travailler. On ne peut pas prendre le risque de proposer un grand show à un artiste qui ne fera jamais rien de mieux."

 Première étape, de nombreux voyages en Méditerranée, où la lumière était parfaite pour réaliser les images que le photographe avait en tête"J’ai beaucoup voyagé, pas dans le grand luxe, pour aller faire des images. J’avais beaucoup d’images en tête. Je faisais 14 heures de voitures pour trouver les bonnes images. Je suis retourné très souvent en Sardaigne, à Chypre, etc. Tu es tout seul dans ta bagnole pendant 4 jours, il faut être motivé. Ce n’est pas la belle vie. C’est du boulot."

Stress de l’artiste

Après l’excitation du trader, Étienne a donc fait l’expérience d’un autre type de stress, plus continu dans le monde de l’art."Pas un jour ne passe sans que je pense à mon art",dit-il.Dans l’art, il n’y a pas de week-end, surtout quand on cherche à sortir du lot et à perfectionner ses créations, œuvre après œuvre, année après année.

Étienne est un passionné de toujours de la photographie, même dans sa première vie,"je me levais déjà avant l’aube pour prendre certaines images sous certaines lumières, je partais le temps de midi pour faire le bon cliché". Maintenant après des années de pratique, Étienne Courtois entend surtout avoir la possibilité de montrer son travail, c’est ce qui lui importe le plus alors qu’il commence à se faire connaître sur la scène belge.De là, cette exposition qu’il a menée à bras-le-corps."Je sais pourquoi je bosse, ça se fait parfois dans la douleur, mais je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. J’ai une liberté totale et à la fin de la journée, j’ai des trucs en mains, c’est du concret, c’est palpable."

=> "Stay Out Of My Slippers, You Fool", Étienne Courtois, jusqu’au 6 juin, 152 rue Theodore Verhaegen à 1060Bruxelles.

"Tra-La-La", 2015 100x123,6cm 5 éditions Les œuvres d’Étienne Courtois sont réalisées avec un argentique avec des masques devant l’objectif et des expositions multiples sur le même négatif. ©Etienne Courtois



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