Mario Del Curto expose la relation de l'homme au végétal

©Mario Del Curto

Avec une exposition personnelle aux Rencontres de la Photographie à Arles et une publication ambitieuse à venir chez Actes Sud, le photographe suisse Mario Del Curto déploie dix ans d’images collectées aux quatre coins du globe pour dire le monde végétal et l’impact humain qui pèse sur lui.

Assis sur un banc de ce jardin en friche jouxtant la ligne de chemin de fer et la gare de la cité camarguaise, Mario Del Curto pose un regard serein sur les 42 clichés grand format installés parmi les arbres – la première exposition en plein air organisée par le festival. Non loin, on entend la rumeur d’un banquet en plein air qui se termine; on imagine les tables débarrassées tandis que tout ce beau monde des instances officielles s’en va admirer les centaines d’images rassemblées à Arles comme chaque été. Mario Del Curto était de la fête, mais il évacue l’épisode d’un geste léger. Les courbettes et les faux sourires, ce n’est pas son truc. Lui, ce qui l’intéresse, c’est d’être sur le terrain, de photographier. "C’est comme un organe de plus. L’appareil doit être un prolongement de l’œil et du bras."

©Melchior Jacquérioz

Né en 1955 à Pompaples, en Suisse romande, l’homme débute la photographie en autodidacte et couvre les mouvements sociaux des années 1970 à 1980. Photographe indépendant, il travaille pour le théâtre et la danse, puis entame un long compagnonnage avec l’art brut dès 1983, y consacrant de nombreux ouvrages, films et expositions. Ces dix dernières années, il a parcouru le globe pour explorer la relation de l’homme et du végétal, et nous invite à réfléchir au développement d’une "humanité hors sol". "C’est une nouvelle étape, celle d’une humanité déconnectée de ses origines biologiques et physiologiques, comme les légumes qui poussent dans la frigolite. Avec les nouvelles technologies, on connaît aussi une situation inédite de connaissances sous perfusion, stockées à l’extérieur de notre cerveau, ce qui nous rend vulnérables."

Des graines et des voyages

Point de départ de cet ambitieux travail de recherche, une série sur les jardins utopiques de la fin de siècle, suivie par la fulgurante découverte de l’Institut Vavilov à Saint-Pétersbourg: la plus ancienne banque de graines au monde, fondée en 1894 et menacée de fermeture par le gouvernement russe, qui voulait vendre une partie des laboratoires à des promoteurs immobiliers. "Le monde scientifique international s’est mobilisé pour sauver l’institut, mais sa situation est toujours précaire, faute de moyens. 80% de ses collections n’existent nulle part ailleurs. Des agronomes du monde entier vont y étudier des variétés de céréales qui ont disparu de leur pays d’origine."

Ensuite, Del Curto s’est intéressé à la Réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège, triangle de béton émergeant des glaces comme une forteresse. "Lorsque j’ai entendu parler de ce dépôt norvégien, je me suis demandé pourquoi il était sponsorisé par de grandes entreprises. Pourquoi des fondations internationales désiraient conserver la mémoire génétique des plantes alimentaires. Comme il y a rarement de bonnes intentions, je voulais connaître le projet caché. C’est à cause de la situation très fragile de la biodiversité. Cela a été le point de départ de nombreuses lectures; j’ai voulu donner une dimension politique à mon travail. Le jardin est un savoir et le savoir est toujours un pouvoir; comment cette domination s’exprime-t-elle à travers le végétal?"

"Humanité végétale" - Mario Del Curto. Actes Sud, 480 p., 49 euros. Note: 4/5. ©doc

Réalisant une exploration en zigzag entre lectures et nombreuses prises de vue, Mario Del Curto a rassemblé pas moins de 500.000 images sur le sujet! Structuré selon différentes thématiques – jardins utopiques, jardins des morts, jardins modestes, centres de recherche agronomiques… –, son travail rend compte, en images fortes et symboliques, de toutes les dimensions du végétal – alimentaire, scientifique, ornementale, artistique et politique. "Ce qui m’intéresse, c’est la pensée qui organise le végétal: quelle est sa relation à l’homme? Quand on comprend son fonctionnement fondamental, son importance essentielle, on ne peut plus vivre dans la surconsommation et la fuite en avant. S’il n’y a plus de végétaux, les animaux ne mangeront plus rien, et nous non plus. C’est la nature qui nous obligera à trouver des solutions: aujourd’hui, l’attitude progressiste (dans le sens d’une évolution positive pour l’humanité) est de se demander quelles décisions prendre pour que la terre soit bien et que la vie y soit possible. Les questions de production et de consommation doivent passer au second plan."

Chasseur d’images

Sauvage ou façonné, le jardin évoque toujours une culture, des personnalités et des savoirs transmis. "Quand les hommes deviennent cultivateurs, ils doivent planifier leurs cultures et les protéger des plantes invasives et des prédateurs, donc l’espace est dessiné par des barrières et des murs, ce qui n’était pas le cas chez les chasseurs-cueilleurs. C’est l’origine de la propriété privée. Mais ce lieu est aussi un lieu de savoir puisqu’il faut améliorer et inventer des techniques pour stocker et conserver les produits alimentaires, et comme le savoir, c’est le pouvoir, tout est lié."

Parmi les lieux visités par l’artiste, l’immense forêt de pommiers originels du Kazakhstan menacée de disparition, les jardins urbains de plusieurs mégalopoles, l’excentrique Parc des monstres de Bomarzo, et des jardins singuliers ou modestes du monde entier. Défilent des parcs à Singapour, Volgograd ou Osaka, des cultures sur les toits de Brooklyn ou des jardins collectifs à Nîmes. Un paysan péruvien cultive 380 sortes de pommes de terre aux couleurs et aux formes surprenantes… "De nouveaux champs de réflexion se sont ouverts, avec cette question récurrente: que prend-on à la terre, que lui rend-on et sous quelle forme?"

Persuadé que travailler avec la porte de l’inconscient ouverte est plus fort que réfléchir à tout prix, Mario Del Curto laisse affleurer le côté extraordinaire de la réalité. "Mon travail, c’est ce que je suis. La photo, c’est la force du double miroir: on se reflète autant qu’on reflète l’autre. Si je ne fais pas de photos, je ne suis pas bien, c’est ma béquille et ma relation à la vie. Je me fie surtout à mon instinct, c’est plutôt irrationnel. Je voudrais parvenir à capter l’évidence, mais qu’est-ce que c’est, l’évidence?"

Fasciné par la beauté et le sublime, l’homme se dit peu enthousiasmé par la photographie conceptuelle. "Le réel bouscule toujours les concepts les plus élaborés qui soient. Toute idée intelligente et formidable est toujours la pensée de quelqu’un, tandis que la réalité, c’est plus fort que tout." Un peu bâtard selon ses propres termes, Mario Del Curto ne se sent pas artiste. Ce qu’il aime, c’est avant tout raconter des histoires, prendre position par l’image. "Quand je photographie le végétal ou les artistes bruts, je ressens vraiment cette proximité avec moi. Je me méfie des images qui ne peuvent tenir qu’avec un discours ou une explication, et pourtant, paradoxalement, c’est quand même mieux quand il y a des textes, mais davantage pour prendre position que pour expliquer."

Mario Del Curto. Humanité végétale, le jardin déployé, jusqu’au 22 septembre aux Rencontres de la Photographie, à Arles. Mario Del Curto. Humanité végétale, Actes Sud, à paraître à la rentrée, 49 euros.

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