Martin Parr shoote l'identité britannique

Fervent partisan du "remain", Martin Parr se défend de "cibler" les Brexiters, sans abandonner son humour anglais. ©Photo News

La National Portrait Gallery consacre une exposition à l’ancien président de l’agence Magnum. En pleine hystérie médiatique sur le Brexit, "Only Human" saisit les excentricités british. Sans les juger.

Voir Martin Parr exposé à la National Portrait Gallery de Londres a ceci de surprenant que le photographe anglais n’est pas à proprement parler un portraitiste. À moins de le considérer comme le portraitiste d’une nation, le Royaume-Uni en l’occurrence. Bien que la partie consacrée à la "vraie" culture british ne représente qu’un tiers de l’exposition "Only Human", c’est bien elle qui a le plus attiré les regards, depuis son ouverture au mois de mars.

Parce que c’est elle qui s’inscrit le mieux dans l’hystérie médiatique actuelle sur le Brexit, mais aussi parce que c’est probablement la plus vivante, la plus colorée, la plus authentique. Presque au point de rendre les Brexiters durs sympathiques et esthétiques…

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Cela n’était pas forcément le but premier de Martin Parr, d’autant plus que cette exposition très londonienne, très urbaine, a surtout attiré des Britanniques favorables au maintien dans l’Union européenne, ou des Européens vivant à Londres, ou des touristes. Et même s’il se présente lui-même comme un "remoaner" (mot-valise constitué de "remainer" et "moaner", à savoir un farouche partisan du maintien dans l’UE), Martin Parr ne porte pas de jugement sur ses modèles, qui ont généreusement accepté de partager avec la terre entière une part d’eux-mêmes et de leur vie. Et de rejeter cette idée selon laquelle cette exposition aurait une consonance satirique. Ou même qu’il ait "ciblé" spécifiquement des Brexiters. "Le nationalisme progresse depuis quelques années, et ces images font partie de l’exposition. Mais elles n’en sont qu’une partie. J’ai moi-même choisi les photos et élaboré la présentation de cette exposition, et je suis très à l’aise avec le résultat final, même si je sais qu’il attire des critiques. Ça fait partie du jeu."

On devine son regard rieur lorsqu’il a photographié ce pitbull aux couleurs du drapeau anglais. La photo de trois Britanniques dans un look et un intérieur tout droit sortis des années 70, évoquant à la fois l’univers de "Benny Hill" et d’"Orange mécanique, jette une lumière crue aussi sur cette éternelle forme de nostalgie.

Le loisir comme expression de l’intimité

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Montrés de dos sur une plage, avec un drapeau rouge indiquant le risque de tempête, une dizaine de personnes scrutent l’horizon infini, interrogateurs. Les distances sont-elles toujours les mêmes depuis le référendum sur le Brexit? Certaines photos inquiètent autant qu’elles séduisent, comme ce gros plan sur un tatouage "english and proud", inscrit à l’arrière du cou d’un homme, ou la traditionnelle parade de St George. Entre l’amour de son pays et le rejet de ses voisins, la frontière est très fine. "Les gens ne veulent plus être labellisés comme Européens ou mêmes Britanniques. C’est la raison pour laquelle le vote sur le Brexit a remporté un tel succès. C’était un vote de protestation pour dire: ‘Nous voulons être séparés. Et Anglais’."

"C’était un vote de protestation pour dire: ‘Nous voulons être séparés. Et Anglais.’"

Photographe professionnel depuis l’époque de l’accession du Royaume-Uni à l’Union européenne, et après avoir parcouru le monde entier, Martin Parr affirme que le sujet britannique "ne cesse jamais de [le] fasciner et de [le] réjouir. Tant que je serai vivant, je continuerai de bâtir une archive de ce pays."

Martin Parr a axé l’exposition sur l’idée de loisir, voire de fête. Comme avec ces vieilles dames dansant dans leur maison de retraite. Le monde du travail, le machinisme robotique est écarté. "Je vais bientôt aller dans une usine de fabrication d’automobiles en Allemagne, indique le photographe. Mais le loisir est ce qui nous définit le mieux. Nous choisissons nos loisirs, alors que la plupart d’entre nous sommes obligés de travailler. Disons que le loisir est plus personnel."

"Only human"

Note: 4/5

Martin Parr, photographe

A voir jusqu’au 27/5, à la National Portrait Gallery, à Londres. Catalogue de l’exposition paru chez Phaidon. 240 pages. www.npg.org.uk

Parr s’arrête aussi aux champs de course d’Ascot, qui est désormais davantage un événement mondain qu’un rassemblement de réels passionnés. Dans un élan d’audace, presque de lèse-majesté, il photographie de dos la Reine Elizabeth II, reconnaissable uniquement à son chapeau et à une forme de prestance.

Avant d’être celle du Brexit, cette exposition est celle de l’identité, ou des identités multiples, dans un univers technologique qui les fragmente toujours plus. L’invasion des écrans est quasiment absente d’"Only Human", mais elle devrait être au cœur du prochain ouvrage de Martin Parr, qui sera consacré aux selfies.

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