Miroirs de la condition humaine

©David Uzochukwu

Pour la deuxième édition du Brussels Photo Festival, 16 artistes interprètent l’art du portrait. Aucun ne se ressemble mais tous nous parlent.

Delphine Dumont vit la photo, et cela se voit. Directrice du Hangar Art Center, elle aime et connaît les artistes qu’elle expose. Il suffit pour s’en convaincre de l’écouter parler du Chinois Liu Bolin et de sa série "Hiding in the City". Fondé sur le camouflage, il organise son apparition ou sa disparition dans des replis du tissu urbain, explique-t-elle: "Il se peint le corps et le visage, se met en scène les yeux fermés, dénonce les fléaux des villes, pollution, agressions… Il fait partie d’une génération chinoise très diplômée, très consciente. Du haut de son 1m90, il organise ces performances d’invisibilité."

"Le portrait nous amène à réfléchir sur nous-mêmes. Avant d’être des sujets, les êtres humains que je choisis sont des gens que je fréquente sans appareil en main." Pierre Gonnord Photographe

Contrairement aux apparences, Pierre Gonnord n’est ni photographe ni français: il est plutôt peintre et espagnol. Ses portraits impressionnants (au sens de ce qui laisse une impression indélébile) sont les enfants de cet art pictural du XVIIIe siècle, et notamment de l’immense Zurbaran, ou de l’art flamand du XVIe. Il vit en Espagne, et tout son art en est imprégné. "Le portrait nous amène à réfléchir sur nous-mêmes. Avant d’être des sujets, les êtres humains que je choisis sont des gens que je fréquente sans appareil en main", dit-il.

Récits hybrides

Ensuite, muni d’un boîtier moyen format Hasselblad argentique ou PhaseOne numérique et de quelques outils (4 punaises, un carré de tissu, parfois un flash), il crée un studio improvisé, sur place, là où vivent ses sujets. Ses portraits sont "des miroirs de ces individus et de la condition humaine, car chaque visage est multiple".

Photo Brussels Festival

Jusqu’au 20/1/18 au Hangar 18, place du Châtelain, 1050 Bruxelles. www.photobrusselsfestival.com. Note: 4/5

Par le HANGAR Art Center. Avec Niloufar Banisadr, Liu Bolin, Flora Borsi, Clark-Pougnaud, Karel Fonteyne, Pierre Gonnord, Sam Ivin, Youngho Kang, Jean-Daniel Lorieux, Marie Moroni, ORLAN, Olivier Truyman, David Uzochukwu, Ruud van Empel, Jean Claude Wouters, Jean-Marc Wullschleger.

Maria, Gitane de la banlieue sévillane, "dame, mère, grand-mère d’une famille très nombreuse", fait partie de cette culture gitane très insérée dans l’histoire de la péninsule. Les portraits de Pierre Gonnord sont intimes, puisqu’ils sont au plus près du visage, mais à juste distance, respectueuse de l’intégrité de la personne.

Ruud van Empel réalise des portraits hybrides, peintures de pixels, où l’hyperréalisme puise dans une technique de la retouche qui est un véritable art de la touche.

Devant l’une de ses images (on n’ose écrire "photo"), il détaille sa manière: "Je travaille par exemple l’iris de l’œil jusque dans ses moindres reflets", confie l’artiste.

Ses modèles sont de jeunes enfants noirs sur des fonds très picturaux, fenêtres, motifs floraux, papiers peints, portes, où l’ombre et la lumière sont si travaillées qu’elles recomposent un réel indéfinissable: l’œil ne sait pas ce qu’il voit. Tout le plaisir et toute l’humanité de van Empel sont dans cette incertitude qui, en un sens, préserve le secret de ces jeunes êtres. Il en émane une sensation de dignité et de vulnérabilité poignante.

©Samuel Ivin

Les portraits de Sam Ivin sont des chroniques de migrants. Chacun d’eux s’accompagne du bref récit des épreuves endurées par son modèle.

Ici, le modèle est un modèle d’existence, mais étrangement, tragiquement, son visage, la matière première du portrait, est griffé, en partie oblitéré, comme s’il ne fallait pas le montrer, comme s’il convenait de voiler cette face afin de mieux l’oublier.

Ces griffures, ces balafres, ces effacements manifestent puissamment cette dépossession d’identité dont souffrent ces réfugiés.

Ces visages grattés ont ici un autre effet, celui de rendre la photo picturale, vestige d’un remords ou d’une restauration manquée, que le peintre aurait délaissée.

Le Portrait

Les mises à nu de David Uzochukwu

Né à Innsbruck d’une mère autrichienne et d’un père nigérian, après une enfance au Luxembourg, il a fait ses études à Bruxelles. Ses images sont traversées d’une tension palpable, animées d’une vision poétique au sens propre du terme: elles transforment le visible. Du sable s’échappe d’une bouche, une chevelure se transforme en fumée, un corps flotte et seul le visage est apparent. L’onirisme de ce photographe est fait de la matière même des rêves. Il a un sens de la couleur comme matière qui flirte sans cesse avec les codes de la publicité, tout en préservant une liberté de l’œil et une gravité certaine, qui lui vient sans doute de la perception de son corps face à diverses menaces, et notamment celle du racisme.

www.galerienumber8.com


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