Robert Doisneau, magicien de l'instant

©Robert Doisneau

En 450 photos, la chronique d’une époque révolue. Un livre essentiel pour partager l’univers de l’un des plus grands photographes français.

La photo, pour lui, c’était "saisir les gestes ordinaires de gens ordinaires dans des situations ordinaires". Rarement profession de foi aussi élémentaire aura suscité parcours aussi attachant. Tel est sans doute le privilège des très grands photographes, capables de saisir dans la banalité du temps qui passe l’instant qu’ils figeront pour l’éternité. "Dénicheur de trésors", selon ses propres mots, Robert Doisneau (1912-1994) a laissé un legs photographique considérable. Nombre de ses clichés ont acquis le statut d’icône.

Faut-il encore rappeler cet écolier du fond de la classe les yeux rivés sur l’horloge qui se traîne? Ce débardeur couché sur sa paillasse, rêvassant aux pin-up qui tapissent les murs de sa taule? Son cher Prévert à une terrasse parisienne, avec sa clope, son chien et son ballon de rouge? Ou encore ce couple dansant le be-bop dans une cave de Saint-Germain des Prés, et qui fait aujourd’hui la Une de cette magnifique monographie?

Magnifique? Oui, mais bien sûr sélective – Doisneau a pris plus de 450.000 photos dans sa vie! Ne retenir que 450 photos dans ce fonds inépuisable aurait dès lors pu paraître vain, sauf à bien connaître l’homme autant que l’œuvre. Jean-Claude Gautrand, l’ami de longue date, était l’auteur idéal pour ce "Robert Doisneau".

Une somme qui propose des retrouvailles émouvantes, mais aussi nombre d’inédits, puisés dans les archives familiales. Un livre intelligent, aussi. Car Gautrand, photoreporter et historien de la photo, a toujours cultivé la vertu cardinale du biographe – l’humilité. "C’est un livre de Doisneau, sur Doisneau, par Doisneau", aime-t-il répéter. Ses textes en tête de chapitre se veulent dès lors avant tout balises chronologiques dans un ouvrage rythmé par les citations d’un Doisneau à la plume aiguisée.

450 photographies qui proposent des retrouvailles émouvantes, mais aussi nombre d’inédits, puisés dans les archives familiales.

S’il était l’ami des écrivains – Prévert, Cendrars, Giraud, Follet, Cavanna… –, s’il fut aussi le photographe des artistes – Giacometti, Picasso, Dubuffet, Poliakoff… –, c’est pourtant ailleurs, dans l’univers des petites gens et des ouvriers, que Doisneau se sentait vraiment chez lui. Refusant de photographier la noirceur de la vie – "Je n’aime pas la laideur. Cela me fait physiquement mal", disait-il –, il préférait "trouver où que l’on soit des raisons de s’émerveiller". Mais il n’était pas dupe. Lui qui, dans les années 1950, photographie sans pathos les travailleurs à la chaîne chez Renault, les mineurs au pied du terril ou les sidérurgistes dans l’enfer du feu, savait parfaitement que les usines n’étaient jamais que des prisons où "les hommes purgent leur peine". Alors, il préférait les faire rire, avec son appareil photo et un bon coup de flash. "Soit 50 grammes de magnésium. Et boum, 50 types étaient hilares. C’était la bonne action du petit photographe.", écrira-t-il.

Élégance morale

En ces temps numériques où la photo n’est plus qu’affaire de pixels, de Photoshop et de redites à l’infini, l’art de Doisneau s’impose plus que jamais par sa vérité, sa simplicité, et plus encore son élégance morale. À la Libération, il refusera de photographier les femmes rasées, parce qu’on ne photographie pas les victimes des lâches.

©Robert Doisneau

Symbole de la photographie humaniste des années d’après-guerre, courant qu’il incarnera aux côtés notamment d’Izis, Ronis, Cartier-Bresson ou Boubat, il laisse d’une époque à jamais révolue des images qui peuvent parfois paraître un peu sucrées. Ce serait oublier sa grande leçon, plus que jamais d’actualité: sans empathie pour celui qu’il capture dans son objectif, le photographe se révèle au mieux un voyeur, au pis un voleur. Captivé par "la noblesse" des gueules noires et des sans-grade, des bouchers des Halles comme des concierges, amoureux du Paris des bistrots et des guinguettes de la Marne, Doisneau, lui, n’usurpe rien. Il témoigne, accompagne, sourit, partage…

En 1979, alors qu’il a déjà 67 ans, il sait que ce rapport si particulier aux autres, ce respect qui l’aura guidé toute sa vie, est en train de se dissoudre. Ce n’est pas lui qui change, non, c’est l’époque. Cette année-là, il publie "Trois secondes d’éternité". Il y constate que "la rue a été vidée de ses flâneurs. Les automobilistes dans leur aquarium font la gueule et, sur les trottoirs, on ne rencontre plus que des gens venant, allant vers une gare ou un métro, toujours en retard et souvent agressifs."

©TASCHEN

Or c’est précisément à partir de ces années 1980, après deux décennies difficiles pour lui et pour la photographie d’auteur victime de la jeune télévision, que de plus en plus de livres consacrent son art. Depuis, pas une année où l’on ne republie ses séries sur les enfants, les travailleurs, les Parisiens, les campagnards… Sur les gens, en somme. Ce n’est pas fortuit. Nous avons plus que jamais besoin de Doisneau pour tenter de nous persuader que l’humain a encore une place dans une modernité devenue anthropophage.

"Robert Doisneau", par Jean-Claude Gautrand. Éditions Taschen, 540 p., édition trilingue (français, anglais, allemand). 49,99 euros.

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