"U2 ne signifiait rien pour moi"

Anton Corbijn ©BELGAIMAGE

Photographe des plus grands groupes de rock (Depeche Mode, U2, REM,…), Anton Corbijn repasse derrière la caméra. Sa quatrième fiction, "Life", sera présentée le 21 septembre à Bozar.

Ses portraits charbonneux de Tom Waits, David Bowie, Miles Davis, U2, Depeche Mode et de centaines d’autres ont fait de lui l’un des photographes les plus prisés de sa génération. Œil du rock, Anton Corbijn est entré en 1977 au mensuel musical "Oor", avant de devenir, deux ans plus tard, un des photographes vedettes de l’hebdomadaire "New Melody Express". Ce portraitiste de célébrités a fini par en devenir une. Passé derrière la caméra d’abord par le clip, il signe, en 2007, son premier long-métrage, "Control", une biographie de Ian Curtis, le chanteur torturé de Joy Division. Avant la première de son nouveau film "Life", ce lundi à Bozar, le travail du photographe hollandais est mis à l’honneur dans le livre "1.2.3.4". L’occasion pour lui de parler coulisses et époque révolue, au café jouxtant le GEM (Gemeente Museum), le Musée d’art moderne de La Haye, qui vient de lui consacrer deux expositions.

Vous avez grandi sur une petite île, dans un milieu protestant. Comment en êtes-vous venu à la photographie?

Anton Corbijn ©BELGAIMAGE

Je n’aimais pas la manière dont nous vivions quand j’étais enfant… Ma famille était très stricte, très austère. Il y avait une peur omniprésente des choses. Je n’allais pas à l’église, mais ce milieu religieux, pesant, m’a façonné, même s’il m’a fallu le combattre. Le rock fut l’échappatoire idéale. Vers l’âge de 9 ans, j’ai dû entendre un style de musique différent de celui qui était diffusé sur l’île. C’est là que j’ai pris conscience, pour la première fois, du monde extérieur. J’ai commencé à m’intéresser à tout ce qui venait de l’autre côté. Quand mes parents ont déménagé vers le centre des Pays-Bas, je me suis branché sur les ondes FM et suis devenu totalement obsédé par la musique.

"U2 ne signifiait rien pour moi"

Il y a d’abord eu les Beatles, puis Lou Reed, David Bowie et Led Zeppelin. Vers mes 17 ans, nous avons déménagé au Nord, dans la ville de Groningue. C’est là que j’ai emprunté l’appareil photo de mon père pour la première fois… Il y avait un groupe local – The Solutions –, qui se produisait en concert. À l’époque, j’étais très timide. Je ne connaissais personne à Groningue. Quand on souffre de timidité, on a l’impression que tout le monde vous observe. Cet appareil photo, ça a été une libération. C’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour m’approcher des musiciens.

Pourquoi avoir choisi la musique?

Pour moi, les musiciens étaient des personnages incroyables. Je voulais savoir à quoi ressemblait leur vie. C’est devenu une obsession. Une obsession qui a duré près de 15 ans… La photographie m’aura juste permis d’approcher ce continent fantasmé. À cette époque-là, il n’y avait pas de marketing, les photographes avaient accès aux coulisses, les groupes étaient accessibles et ouverts aux expériences. À cette époque-là, prendre des photos c’était encore quelque chose…

Il fallait viser juste et se montrer économe. Aux Pays-Bas, il y a toujours eu une forte tradition de photojournalisme. Cette approche-là me convient, parce que je n’ai jamais été un photographe de studio, mais un photographe de l’instant. Aujourd’hui, il y a trop d’imagerie. Le mystère s’est évaporé. Ma photographie tente de préserver ce mystère, sans qu’on ait besoin d’en savoir plus sur la vie des stars. Ce que je redoute le plus est de photographier une idée plutôt qu’une personne.

Est-ce facile d’approcher les chanteurs pour les photographier?

"Photographier des musiciens, cela n'a plus aucun intérêt."

À la fin des années 70, j’ai pris énormément de photos de Herman Broots, mais ce doit être le seul artiste que j’ai suivi, sans jamais le lâcher. Jusqu’à son enterrement. Cette relation, ce boulot, m’ont servi de modèle pour tous les travaux que j’ai menés ensuite avec d’autres musiciens, pour U2 comme pour Tom Waits. Mais tout ça, c’est fini. En réalité, je n’ai jamais eu le sentiment de faire totalement partie de ce cirque… Cela dit, chacune de ces photos représente une rencontre, un voyage. C’est toujours un voyage. La photo doit prendre en compte l’histoire de la personne. Aussi, il faut pouvoir s’armer de patience, parfois voyager des heures, pour prendre seulement quelques photos. Pour photographier Miles Davis pendant dix minutes, ça m’a pris quatre jours. J’ai pris un avion pour le Canada et j’ai poireauté pendant deux jours sur place avant d’obtenir le droit de le rencontrer.

Vous avez tout de même suivi certains artistes pendant des années… Comme U2 et Tom Waits. Comment les avez-vous rencontrés?

J’ai rencontré Tom Waits en 1978, par hasard, à Los Angeles. Il habitait juste derrière le motel où je devais dormir, le "Tropicana". Le hasard a voulu que je tombe sur lui en sortant du taxi. J’ai juste ouvert la porte, et il était là, assis en face de moi. C’était complètement dingue! Au départ, c’était juste un joueur de piano qui fumait comme un pompier. Rien ne le prédestinait à devenir célèbre. Aujourd’hui, nous sommes amis. Mais ce genre de choses ne se prévoit pas… C’est arrivé de manière totalement organique.

©doc

Pour U2, l’histoire est différente. U2 ne signifiait rien pour moi, je ne les connaissais pas vraiment. La vraie raison de notre rencontre, c’est la Nouvelle-Orléans… Je devais les rencontrer sur un bateau. Je m’étais dit que j’allais juste me montrer par politesse au début de leur concert pour m’éclipser discrètement. C’était sans réaliser que le bateau sur lequel ils devaient se produire allait descendre toute la rivière. J’ai donc été pris au piège! Et puis, la nature a fait le reste. Je les ai d’abord appréciés en tant que personnes… et le lendemain, j’embarquais dans leur van pour les accompagner au Texas. Ce n’était pas du tout prévu, mais on a improvisé un shooting à Austin. Neuf mois plus tard, ils avaient besoin d’un photographe pour un de leurs concerts. Ils m’ont appelé. Et depuis, on a toujours travaillé ensemble.

Pourquoi avoir déserté la photographie au profit du cinéma?

J’ai rapidement ressenti le besoin de faire autre chose, pour avoir plus de contrôle sur ma vie. Très honnêtement, je ne pourrais pas faire le même travail aujourd’hui. Photographier des musiciens, cela n’a plus aucun intérêt. Pour plaire aux magazines, on ne peut plus se permettre de flous, de stratégies obliques, de suggestions. Les gens veulent voir les choses… C’est le règne du divertissement, maintenant! Et pour quitter cela, il a fallu changer de sujet. Presque tout dans mon développement personnel est lent, très organique. Je n’ai jamais fait d’études supérieures, il me faut donc du temps pour apprendre quelque chose.

Comme la plupart de vos photos, "Control" a été tourné en noir et blanc. Pourquoi avoir opté pour la couleur, plus récemment?

"Control" était un sujet tellement proche de moi qu’il coulait de source. Ce n’est qu’après que je me suis vraiment interrogé sur ma capacité à faire des films. J’ai décidé de tout faire par opposition: si mon premier long-métrage était indépendant, il fallait que le deuxième soit produit par un studio; si le premier n’était pas une fiction, il fallait que le second le soit; s’il y avait des acteurs anglais au casting du premier, le second devait être américain; et ainsi de suite. Cela dit, j’ai hésité à tourner "Life" en noir et blanc, parce que l’histoire se passe dans les années 50. Mais finalement, je me suis dit que si je tournais un film sur un photographe des fifties en noir et blanc, ce ne serait pas un grand effort… Par contre, montrer ses photos dans un film couleur, ça accentue son art.

"Life" s’inspire de la relation d’un photographe avec James Dean. Lui aussi, construit l’identité visuelle d’une icône en devenir. À quelques nuances près, ce pourrait être un récit autobiographique, non?

Oui, en quelque sorte… L’idée d’un photographe qui photographie une star sous le regard du public, c’est un sujet qui m’est familier (rires)! Le fait que ce soit James Dean rend le propos encore plus intéressant. Mais il n’a jamais été question de faire un biopic sur lui. Disons que c’est une forme de "biopic inversé".

Robert Pattinson, qui joue le photographe, vole toute la lumière… Était-il facile à diriger?

Au départ, beaucoup de gens voulaient qu’il joue James Dean. Mais je crois qu’en fin de compte, c’est son meilleur rôle. J’aime l’idée que ce gars qui, dans la vraie vie, est pourchassé par les paparazzis joue lui-même le rôle d’un photographe. Rob est un type vraiment sympa. Il ne pèche pas par excès de confiance, mais il a une excellente intuition! Il n’a pas vraiment besoin de répéter… mais quand il arrive sur le plateau, il joue juste. Il est parfait. Dane DeHaan, quant à lui, est beaucoup plus studieux. Il a compulsé presque toute la filmographie de James Dean, et s’est exercé des heures pour reproduire ses mimiques et même sa manière de danser.

En tant que cinéaste, vous travaillez aussi à l’intuition?

Je ne fais jamais de story-boards. Je me laisse plutôt guider par le script et n’hésite pas à changer d’idée en cours de route. Ma vraie école, en tant que cinéaste, ça a été le tournage de "The American". La plupart des gens sur le plateau avaient bien plus d’expérience cinématographique que moi. Et George Clooney, qui était aussi producteur, n’était pas toujours d’accord. Mais il faut se fier à son intuition… Car trop d’expérience tue parfois la créativité. Et l’on finit par reproduire sans arrêt les mêmes films. Moi, je suis totalement autodidacte. J’ai constamment besoin de me réinventer. C’est la raison, je crois, pour laquelle je fais des films. La photo reste mon grand amour. Mais le cinéma, c’est la grande aventure, un terrain d’apprentissage.

"1.2.3.4.", par Anton Corbijn, Éditions Xavier Barral, 2015, 352 p., 64 euros.

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