chronique

Yann Arthus-Bertrand: "Qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que le bonheur?"

Trois ans, 2.000 interviews, partout dans le monde, pour "scanner" le genre humain. Le film "Human" est le dernier défi du photographe et cinéaste français Yann Arthus-Bertrand, un portrait aussi intime que démesuré de notre humanité.

Yann Arthus-Bertrand est un habitué des succès planétaires. Son épopée photographique "La Terre vue du ciel", ouvrage de photos paru en 1999, a été vendu à 3,5 millions d’exemplaires. "Home", son film-documentaire sur le lien qui unit l’Homme et la planète, a été vu 600 millions de fois. Après son importante exposition à Paris, au Grand Palais, "7 milliards d’autres" en 2009, le photographe et cinéaste français revient avec une grande fresque filmée sur l’humain, c’est-à-dire sur nous. Ce passionné de grands espaces qu’il filme depuis une montgolfière ou un hélicoptère est descendu du ciel pour mieux comprendre l’homme et son humanité, dans "Human", son dernier long-métrage, qui sort ce samedi simultanément sur plusieurs continents.

"Je voulais savoir, naïvement, pourquoi on se fait encore la guerre, comment on peut supporter la pauvreté absolue, comment dans 60 pays l’homosexualité est interdite"

Ce grand voyageur et passeur d’histoires était partout cette semaine: à la Mostra de Venise pour présenter son film hors festival, à l’Elysée pour le lancement de la grande conférence sur le climat, la COP21, et ce samedi à New York, aux Nations-Unies, pour la sortie mondiale de "Human". Pourquoi tant d’efforts? Depuis Paris, à la fin d’une journée d’interviews, l’homme, décontracté et chaleureux, nous donne un exemple récent, intimement lié à l’actualité. "J’étais devant la télévision et j’ai vu une femme qui brandissait un grand panneau ‘Welcome’ à l’attention des réfugiés. Cette femme a mis son humanité au-dessus de tout le reste, au-dessus de la peur de l’autre. C’est ce qu’on a eu envie de montrer dans ‘Human’. Dans mon métier, il n’y a pas de choses plus formidables que de véhiculer ces messages d’empathie envers l’autre."

HUMAN de Yann Arthus-Bertrand - Bande-annonce

Qu’est-ce que "Human", documentaire atypique de plus de trois heures sur la condition humaine? Pendant trois ans, Yann Arthus-Bertrand et ses équipes sont allés à la rencontre d’un échantillon des 7 milliards de Terriens, aux quatre coins du globe, des steppes de Mongolie à Paris, en passant par la Syrie, les Etats-Unis, l’Inde, le Rwanda et bien d’autres latitudes encore. Ils ont réalisé 2.000 interviews de personnalités anonymes, pour comprendre, simplement et humblement, qui sont les hommes et les femmes d’aujourd’hui. "Je voulais savoir, peut-être naïvement, comme un enfant, pourquoi on se fait encore la guerre, comment on peut supporter la pauvreté absolue, comment dans 60 pays l’homosexualité est interdite, et dans 20 pays elle est condamnée à mort. Ce sont des questions fondamentales. La réponse, selon moi, se trouve davantage dans le cœur des hommes que dans les rapports officiels", affirme-t-il.

À l’échelle de la planète, les bidonvilles hébergent plus de 826 millions de personnes; ils accueillent environ 27 millions de personnes supplémentaires chaque année.

Un condamné à mort aux Etats-Unis. Un djihadiste. Un orphelin syrien. Une étudiante. Un handicapé. Une rescapée du génocide rwandais. Une lesbienne. Un mari attentionné. Un Intouchable en Inde. Un irradié d’Hiroshima. L’ex-président de l’Uruguay, ancien prisonnier politique… Cette tranche d’humanité s’exprime face caméra, en gros plan sur fond noir, les yeux dans les yeux avec le spectateur. Les interviews, souvent intimes et profondes, sont entrecoupées par d’amples plans aériens de la Terre, marque de fabrique de Yann Arthus-Bertrand, qui a voulu créer des passerelles "entre la beauté du monde et celle de l’homme", sur une bande musicale originale orchestrale d’Armand Amar.

Plus qu’un documentaire, "Human" a l’ambition d’être un mouvement social, vers soi et vers l’autre, une ouverture à ceux qui sont différents de nous, mais qui partagent notre humanité. "J’ai voulu parler d’amour, de bienveillance. Je pense que vivre ensemble, ça passe par ça", explique encore le réalisateur. Ce projet ambitieux, qui a coûté 11 millions de dollars, a été entièrement financé par la Fondation Bettencourt-Schueller, de Lilianne Bettencourt, première actionnaire de L’Oréal et première fortune française. "Ce qui est extraordinaire, c’est que ce film n’est pas un objet commercial. Nous n’avons pas besoin de gagner d’argent dessus car nous avons été financés par la Fondation Bettencourt. Si vous êtes dans un petit village où il n’y a pas de cinéma, vous pouvez recevoir une version Blue Ray du film et la diffuser autour de vous. C’est un film qui doit être partagé par le plus grand nombre et qui amène le débat. Plus il est vu, mieux c’est", insiste le cinéaste.

 

"Human" bénéficie ce samedi d’une sortie hors norme dans plus de 500 salles de cinéma en France (une seule projection prévue en Belgique*), et sera distribué gratuitement, sur internet. Des kits de projection vont être mis à disposition des collectivités locales et associations. Une version 3x90 minutes sera visible en six langues sur YouTube et Google Play. La chaîne France 2 quant à elle lui consacrera une soirée spéciale, le 29 septembre.

À 69 ans, cheveux blancs et regard rieur, Yann Arthus-Bertrand à l’allure d’un patriarche, d’un sage, apaisé mais aussi réaliste: "Ce n’est pas un film pour changer le monde, mais c’est un film pour réfléchir à ces questions: qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que le bonheur?" Si certains ont pu voir en lui en doux rêveur, un idéaliste, cet homme engagé ne se berce pas d’illusions et est capable de coups de gueule. Présenter "Human" aux Nations-Unies, à l’endroit où se réunissent les chefs d’État de la planète, est un symbole important, mais pas suffisant, selon lui. "Je vis dans un pays – la France — qui est le troisième vendeur d’armes au monde alors que c’est le pays des Droits de l’Homme. On vend des bateaux de guerre aux Russes en leur disant de ne pas se battre avec. On vit dans le déni, il y a de l’hypocrisie là-dedans", dénonce-t-il.

 

 

"Je fais un métier de rêve"

L’écologiste, à la tête de la Fondation GoodPlanet pour la protection de l’environnement, ne pense pas non plus que la COP21, la très attendue conférence des Nations-Unies sur le climat, va sauver le monde. "Ce n’est pas la COP21 qui va changer les choses, c’est vous et moi, confie-t-il. Quand je suis né, il y avait deux milliards de personnes sur la terre. Aujourd’hui, nous sommes sept milliards. L’homme est une espèce envahissante, très intelligente, mais on ne peut pas continuer à vivre comme on le fait. Nous allons devoir transformer notre civilisation. Ca ne va pas être facile. Nous qui vivons dans les pays les plus riches, nous devons partager. Dès que l’on voyage, on se rend compte que l’on a trop de choses. Enfin, moi, j’ai trop." Le milliardaire philanthrope Bill Gates faisait partie des personnes interrogées, mais n’apparaît pas dans le film. "Je pense que l’on peut être riche et généreux. Ce film a été financé par la Fondation Bettencourt. Dieu sait que ce n’est pas un récit qui promeut les valeurs de cette compagnie. Pourtant, ces gens m’ont laissé faire un documentaire sur la pauvreté, sur le partage. On peut aussi être pauvre et très radin. Maintenant, je pense que ce sont les pauvres qui donnent le plus, les gens les plus généreux sont ceux qui n’ont pas grand-chose."

©rv

Hors norme, rebelle, anticonformiste, ce Parisien de souche l’a toujours été. Enfant, il a changé 14 fois d’école, viré à chaque fois. Il était en révolte contre ses parents, la société, l’autorité. Cet ancien enfant terrible est parti de chez lui à 17 ans, a photographié les lions au Kenya pendant trois ans, a échappé plusieurs fois à la mort – il aurait dû être dans l’hélicoptère qui a tué Thierry Sabine et Daniel Balavoine au Dakar, et a hypothéqué sa maison pour réaliser un projet fou, photographier la planète sous tous ses angles. "La Terre vu du ciel" lui a apporté la gloire et une liberté financière. "Je fais un métier que j’adore, un métier de rêve, je crois que je tournerai jusqu’au bout. Je pense que j’ai une chance incroyable, et ça, ça tient en vie. Je savoure encore davantage cette chance, parce que je m’intéresse plus encore aux gens et je parle de choses plus simples qui vont droit au coeur. Ca me nourrit."

Quelle leçon tire-t-il de cette aventure humaine? "Ce n’est pas un film facile, mais on y parle de choses qui nous font grandir. Nous n’avons pas les réponses à tout, mais c’est en se posant les questions que l’on devient plus humain".

*Projection prévue au Square-Brussels Meeting Center le 23 septembre à 17h30, suivie d’un débat avec le réalisateur. Rue Mont des Arts, 1000 Bruxelles. Inscription obligatoire dès la semaine prochaine sur goodplanet.be. Soirée spéciale sur France 2, le 29 septembre à 20h55.

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