À La Monnaie, 3e mandat pour Peter De Caluwe

©Saskia Vanderstichele

Le 20 décembre, l’arrêté royal renouvelant le directeur de La Monnaie pour six ans a été publié au Moniteur. L’occasion de revenir pour L’Echo sur sa gestion, sa vision et la place de l’opéra à Bruxelles et dans un monde en crise.

Cette fois, c’est vraiment officiel. Peter De Caluwe, à la tête du Théâtre royal de La Monnaie depuis 2007, a été reconduit dans son poste d’intendant pour un troisième mandat, qui s’achèvera en 2025. Dire que le job est un long fleuve tranquille serait mentir. En douze ans, De Caluwe aura dû affronter une diminution de la subvention – le "black-out culturel" – et du personnel statutaire. Retrouver une partie du public perdu par deux années sous le chapiteau de Tour & Taxis pendant la rénovation de la salle. Redynamiser l’orchestre maison, échaudé par deux chefs contestés. Affronter des démissions dans son top management et des interpellations en interne. Cela, c’est le côté coulisses. Car côté scène, il a accru la visibilité de La Monnaie à l’international. Offert quelques productions emblématiques ("Le grand macabre", "Parsifal", "Jenupha",…). Soutenu la création contemporaine (Boesmans, Dusapin,…). Fait appel aux pointures de la mise en scène. Engagé de très grandes voix avec des moyens qui ne sont pas ceux du MET. Et enfin, trouvé en Alain Altinoglu, un chef d’orchestre qui fait l’unanimité dans la fosse et dans la salle.

À la veille d’un troisième mandat, le bilan est donc digne d’intérêt, confirmé par un taux d’occupation des fauteuils de 92% en 2017. Mais ce trend positif n’occulte pas les questions en suspens et les défis à relever. Survol des dossiers en compagnie du maître des lieux.

Crise politique

La Monnaie est, avec Bozar et l’Orchestre national de Belgique (BNO), l’une des trois institutions culturelles fédérales. La crise gouvernementale crée une instabilité politique qui aura des répercussions sur celles-ci.

Peter De Caluwe: "Nous aurons très vite des problèmes de liquidités car une partie importante de notre subvention est versée par le Fédéral en début d’année. À partir du moment où la subvention sera saucissonnée en douzièmes provisoires, nous serons obligés d’emprunter auprès de banques privées. Il faut admettre que ce gouvernement avait plutôt bétonné notre statut fédéral. Didier Reynders (MR) a fait ce qu’il a pu, donnant un cadre et des contrats de gestion. Avant, on ne connaissait notre budget annuel qu’en mars, alors qu’une production se négocie 2 ou 3 ans à l’avance. Aujourd’hui, on a un budget pour 4 ans. Mais tout pourrait basculer. Il y a de grands risques que la situation restera financièrement tendue, même au lendemain d’élections, car la Belgique sera sans doute longtemps ingouvernable. Les futures discussions politiques sur le confédéralisme voulu par une partie de la Flandre vont inévitablement nous impacter."

Carcan institutionnel

Le metteur en scène Roméo Castellucci vient de réaliser, ces derniers mois, une mise en scène à La Monnaie, une expo à Bozar et une performance à Kanal (Région bruxelloise). La preuve que le strict cadre institutionnel n’est pas un frein à une collaboration entre institutions relevant de niveaux institutionnels différents. Un message culturel aux politiques…

"Le projet culturel dépasse les frontières institutionnelles. Nous pouvons parfaitement garder notre propre ADN culturel en développant des synergies opérationnelles – ticketing, informatique… Nous le prouverons encore l’an prochain avec la ‘Troïka capitale’, qui renforcera la collaboration entre La Monnaie (fédérale), le KVS (Communauté flamande) et le Théâtre national (Fédération Wallonie-Bruxelles). Cette collaboration est essentielle pour la mobilité de nos publics, celle des artistes, mais aussi sur le plan des recettes. Nous devons avancer dans cette voie, sans préjuger de l’évolution du pays. Cela dit, avant de sceller le sort des institutions culturelles fédérales de Bruxelles, ne serait-ce pas d’abord celui de la ville qu’il faudrait régler? Capitale de la Flandre, de la Belgique, de l’Europe, cela fait beaucoup…"

Contestation

L’été dernier, Le Vif/L’Express publiait un article assassin sur la gestion de La Monnaie. La violence de la charge ad hominem, inspirée par des anciens de la maison, a inévitablement meurtri De Caluwe. Et l’a obligé à réagir. Mais l’homme élargit le propos à la crise générale du leadership.

"Nous sommes dans un momentum où tout est remis en question. Or le point de départ n’est pas le bon, car il est idéologique. On ne s’en sortira que si l’on change de paradigme."

"Beaucoup de réactions en interne ont contesté la vision qui était présentée de La Monnaie, avec des propos hors contexte. Cela a resserré certains rangs. Cela dit, je me suis remis en question et nous nous sommes attelés à une réorganisation. J’avais retenu de mon expérience hollandaise – 14 ans à l’Opéra d’Amsterdam – qu’un leader doit permettre à chacun de l’être dans son propre département. Ce message n’avait pas été entendu par une partie du top et du middle management. Mais tous les problèmes de gestion évoqués dans l’article, notamment quant aux revendications des non-statutaires, étaient déjà en discussion. J’ai cependant retenu une leçon: j’ai toujours voulu m’adresser aux travailleurs de La Monnaie en évoquant la manière dont nous réalisions notre produit et, surtout, pourquoi on le faisait. J’ai compris que le pourquoi se situe à un niveau trop ‘métaphysique’. Je dois parler avec chacun de la réalité de son travail, de ce qui le motive. Ma vision philosophique ne les intéresse pas. Je ne peux cependant m’empêcher de réfléchir à la crise actuelle que connaît partout le leadership. Nous sommes dans un momentum où tout est remis en question. Or, le point de départ n’est pas le bon, car il est idéologique. Il focalise sur l’immigration, le nationalisme, l’identité, soit exactement l’inverse des valeurs européennes. On ne s’en sortira que si l’on change de paradigme. Cela pose la question du leadership, de plus en plus malmené, notamment par Orban ou Trump. Un leader respectable est d’abord un homme empathique, qui respecte l’autre. Ce n’est pas un homme de pouvoir, mais quelqu’un qui est prêt à changer de paradigme. Le mouvement des gilets jaunes est significatif. La démocratie doit s’exprimer, mais ne peut pas tout décider."

Radicalité artistique contre radicalisme

Les choix esthétiques de Peter De Caluwe ne peuvent être dissociés de sa vision du rôle de l’opéra, qui est de s’engager contre les dérives populistes et le repli sur soi. Mais la radicalité de certains metteurs en scène, tels que Warlikowski par exemple, ne finit-elle pas, elle aussi, par devenir prévisible, au point d’en perdre toute pertinence?

"Cela revient à poser la question de la légitimité artistique quand elle s’écarte de certaines conventions. On a posé la même question à Béjart en son temps. C’est pourquoi je ne compare pas de tels metteurs en scène, qui ont leur style, avec des artistes contemporains qui ne sont que dans le marketing pur. Ce qui m’importe, c’est de maintenir, quel que soit le projet, une production artistique au top niveau. Une partie du public n’a pas suivi, mais, au bout de 12 ans, les gens ont fait leur choix. Il y a un nouveau public, 50% d’abonnés, et des spectateurs qui savent ce qu’ils attendent de nous. Tout comme le public qui va à l’opéra de Liège sait aussi ce qu’il veut y voir et entendre. Le monde a, en tout cas, fondamentalement bougé depuis les années 60. Les artistes n’ont plus pour vocation de le changer, mais de l’influencer. Les grands gestes de révolte appartiennent au passé. Il faut être plus constructif, interpeller nos passions pour nous inciter à davantage d’harmonie. C’est ce que l’opéra fait depuis toujours. Le temps d’une représentation, c’est le temps d’un retour au vivre-ensemble. L’effet de communauté est très important. L’opéra est l’un des derniers lieux où l’on est invité à réfléchir et partager quelque chose en commun, dans le vivant et l’éphémère."

Tax shelter

L’opéra est un art structurellement déficitaire car ses coûts de production ne peuvent être compensés par les seuls retours financiers. Le système européen a fait ses preuves, même s’il est malmené. Le Tax shelter apporte, en Belgique, une bouffée d’oxygène, même si La Monnaie a dû attendre la mi-2018 pour y avoir accès.

"Le modèle européen cherche l’équilibre entre la subvention de l’État, qui paie l’outil et les salaires, et les recettes propres – ventes, mécénat – qui financent les productions. Le Tax shelter, qui encourage fiscalement l’investissement d’entreprises dans des activités culturelles, est un nouvel apport précieux. Il nous a rapporté 2,5 millions d’euros cette année. Cela explique pourquoi, l’an prochain, il y aura huit nouvelles productions. Du jamais vu… Je sais que certains estiment qu’investir dans la culture est une perte. C’est faux. Ce qui l’est, c’est de dépenser des millions pour sécuriser un match de football à risques. Si acheter des F-35 est un investissement défensif, financer la culture, c’est réaliser un investissement offensif. La culture apprend aux hommes d’où ils viennent et qui ils sont, ce qui rend possible la vie en société. Certains de nos projets nous ont menés dans des écoles pour faire chanter ensemble des enfants de toutes origines. Ils se sont rendu compte que leur voix, seule, ne perçait pas, mais que, ensemble, ils créaient une réelle harmonie. Tel est le rôle de la culture, créer des liens. Quant au coût d’accès à l’opéra, quiconque qui peut aujourd’hui se payer une place de cinéma, de football ou de concert rock peut y venir. Il y a un important quota de places à prix tout à fait abordables. Le problème est ailleurs: les générations qui nous suivent n’ont plus eu de cours de musique ou de chant dans leur parcours scolaire. Comment espérer dès lors que, avec un tel appauvrissement culturel, l’on puisse les confronter à l’opéra, et, plus simplement, à la culture au sens large?"

Troisième mandat?

S’il reste en poste jusqu’en 2025, Peter De Caluwe aura dirigé La Monnaie pendant 18 ans. Davantage que ses prédécesseurs Bernard Foccroulle (15 ans) et Gérard Mortier (11 ans). Cela pose deux questions: restera-t-il jusqu’au bout? Et pour quelle politique?

"Il faut distinguer la fonction de la personne. En tant que personne, j’ai dit non à Vienne, à Dresde et à Munich, car je souhaitais rester à La Monnaie. Mais il est clair que je ne serai pas pensionné à La Monnaie. En ce qui concerne la fonction, ce troisième mandat est d’autant plus important pour moi qu’il s’achèvera au moment où toute la "génération Mortier" aura disparu de La Monnaie. Je vais donc léguer une maison totalement différente des années 1980. Mentalité, organisation, hiérarchie: tout a changé. L’époque où le directeur décidait tout est finie et la poursuite de la réorganisation interne est fondamentale. On ouvre la saison avec deux créations mondiales, toujours très fatigantes, afin d’un peu alléger les équipes en cours d’année. Sur le plan extérieur, il est plus essentiel que jamais à mes yeux de travailler à rendre La Monnaie accessible… physiquement! Aux pouvoirs publics de réagir. Une partie du public potentiel non bruxellois boude les activités culturelles pour des problèmes de mobilité et d’image. Avec la perte d’évidentes retombées économiques. Quant à la programmation, elle sera… dans la lignée! Avec quelques moments très forts, dont la trilogie Da Ponte qui rendra hommage à sa façon à Mozart.

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