Arts et technologies | Au festival Impact, le cœur n'est pas virtuel

©Maria Lax

Temps fort du festival Impact, piloté par le Théâtre de Liège, le Dansathon tente le mariage entre les arts vivants et les nouvelles technologies. Un coup de cœur en provenance de Londres: "Digital Umbilical" qui relie artistes et spectateurs par leur organe le plus intime et le plus vitale...

DANSATHON au Théâtre de Liège:

19/11 "Digital Umbilical" (Londres)
22 & 23/11 "Cloud Dancing" (Bruxelles)
22/11 "Vibes" (Lyon).

Festival Impact: jusqu’au 24/11 à Liège, Maastricht, Hasselt, Eupen et Aix-la-Chapelle.

Qui mieux que le cœur recèle notre intimité? Il bat pour faire circuler le sang, palpite au gré des émotions. Bref, il bat la chamade, imprévisible, mais nous nous gardons bien d’en prendre conscience ou de le faire savoir. Sauf sur la scène du Sadler’s Wells, le vénérable et vibrionnant théâtre de Londres, lorsqu’envoyé nous asseoir sur des tabourets, au milieu du plateau, on nous connecte un câble au lobe de l’oreille

Instantanément, un halo de lumière ceint chacun d’entre nous, pulsant au rythme de chaque muscle cardiaque. Rien que de s’en rendre compte, on le voit s’accélérer, tandis qu’imperceptiblement, on respire profondément pour en reprendre le contrôle. C’est peine perdue lorsque déboule un couple de jeunes danseurs, beaux comme des dieux, qui évoluent dans ce jeu de quilles en attendant d’accrocher le regard de l’un d’entre nous et d’engager une improvisation chorégraphique devant lui. On le voit au point rouge qui luit par transparence à l’endroit du cœur: les danseurs eux-mêmes sont connectés. Et, ta-dam!, le halo se double à présent de battements sourds qui font vibrer tout le théâtre.

"C’est intéressant d’utiliser la technologie pour amplifier l’intimité, la sensation et l’émotion".
Rosanne Briens
Danseuse de "Digital Umbilical"

Dans sa régie en surplomb, un "beat J" décide de faire entendre le pouls de celui sur lequel chaque danseur a jeté son dévolu et dont le battement va dicter le rythme de la chorégraphie, tout en étant influencé par elle. Ainsi, il n’y a bientôt plus des spectateurs d’un côté et des artistes de l’autre mais une performance immersive globale où chacun se retrouve connecté par sa part la plus intime, la plus vitale. Simple, efficace, émouvant!

Digital Umbilical - Winning Project - Londres #dansathon18

"Digital Umbilical", soutenu par le Sadler’s Wells, est l’un des trois spectacles du Dansathon que l’on reverra à Liège dans le cadre de la 3e édition du festival Impact, qui croise les arts vivants et les nouvelles technologies au Théâtre de Liège et chez ses partenaires belges et transfrontaliers. Ils ont été choisis parmi 15 prototypes présentés en 2018 à un jury pluridisciplinaire et ont bénéficié chacun de 10.000 euros, à charge de la Fondation BNP Paribas (ici, le compte rendu de ce premier hackathon de danse & technologie), mécène du projet, ainsi que d’un accompagnement des institutions partenaires (le Théâtre de Liège, la Maison de la Danse de Lyon et le Sadlers’Wells).

"Nous avons été très impressionnés par l’équipe de ‘Digital Umbilical’ qui s’est tout de suite constituée en compagnie, le Body Intelligence Collective. Elle s’est organisée et a cherché rapidement des partenaires", réagit Florent Triou, producteur auprès de Sidi Larbi Cherkaoui, de William Forsythe et de Kate Price, venu prêter main-forte aux jeunes du Dansathon. La qualité de l’écosystème et de la gestion collaborative du groupe est en effet cruciale pour que ce type de projets puisse aboutir.

Comment en effet faire cohabiter des profils qui d’habitude ne se côtoient guère et ne parlent pas la même langue – artistes, développeurs, codeurs, spécialistes en intelligence artificielle ou en robotique? "J’organise souvent des rencontres entre artistes et codeurs, cela prend du temps", reconnaît Aurélien Merceron, concepteur en réalité virtuelle de "Cloud Dancing", le spectacle du Dansathon soutenu par le Théâtre de Liège. "La complexité est là: entre des codeurs, plutôt introvertis mais qui ont leur propre créativité et des artistes qui sentent qu’il y a là un monde à explorer mais sans rien connaître de la technique. Moi, par exemple, je suis pris entre mon inexpérience du monde de l’art (et en même temps mon envie d’y aller) et mon obligation de rester affûté dans la discipline du code."

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"Cloud Dancing" pèche d’ailleurs par excès de couches, qui se superposent plus qu’elles ne fusionnent. Dans deux cabines, on distingue par transparence deux spectateurs munis d’un casque de réalité virtuelle qui doivent interagir avec un couple de danseurs dont l’image est modélisée en 3D et mappée en temps réel sur écran et au sol. Une image qui semble évoluer au gré des gestes des deux connectés, sans que le public, hélas, ne sache rien de ce qu’ils voient dans leur casque VR.

Cloud Dancing - Winning Project - Liège #dansathon18

Est-ce raté pour autant? C’est tout l’intérêt du prototypage que de donner rapidement à voir un concept et de le tester auprès de spectateurs (en l’occurrence les artistes des deux autres spectacles) qui, sur base d’un temps de parole cadré, vont donner un feed-back afin de rectifier le tir. "C’est une nouvelle grammaire qu’on ‘designe’, poursuit Merceron. Donc, il faut rechercher le contact du public et des institutions qui verront si cela peut être porté par une plus large audience et si c’est finançable."

Trouver le bon dosage

"Tout est une question de dosage", réagit Jonathan Thonon, Project manager du festival Impact. "Il faut que le discours et le dispositif soient alignés et fassent sens. Beaucoup d’artistes se perdent dans la technologie, car c’est vertigineux, c’est prométhéen. L’une des responsabilités des institutions culturelles, c’est de créer les conditions, d’accompagner et de… freiner les envies." D’analyser aussi la rentabilité de tels projets, naturellement coûteux et dont la jauge peut s’avérer trop limitée, par le nombre de casques VR disponibles par exemple. "Comment rendre viables des spectacles à 7-8.000 euros avec des recettes ridicules", s’interroge Jonathan Thonon, qui croit d’ailleurs plus à la réalité mixte – des corps réels et de la technologie – qu’à la réalité virtuelle stricto sensu.

"Comme spectateur, on est habitué à ce qu’on nous raconte des histoires, alors que dans l’immersion, c’est nous qui racontons l’histoire"
Aurélien Merceron
Codeur pour "Cloud Dancing"

Encore faut-il que le spectacle ait une portée artistique réelle et ne vise pas seulement l’expérience immersive. On en revient à la question de l’écosystème, poursuit-il: "L’artiste va créer une chorégraphie, mais ce sont des développeurs d’applis qui vont la mettre en œuvre, avec le risque de développer une ‘user experience’ plutôt qu’une œuvre artistique, et de manquer de vision."

Vibes - Projet Lauréat - Lyon #dansathon18

C’est sur ce point que bute "Vibes", le troisième spectacle du Dansathon, présenté par la Maison de la Danse de Lyon. Écouteurs sur les oreilles, on active une appli sur son smartphone à l’heure qu’elle nous indique, quel que soit le lieu où l’on se trouve, et on suit les instructions du chorégraphe Éric Minh Cuong Castaing. À voir de l’extérieur, sans le son, c’est assez horripilant tant la gestuelle de ce "flash mob" sauvage est informe. À vivre soi-même, c’est ludique et fondé sur un échange véritable entre les corps, qui tient cependant plus de la séance de yoga que d’une chorégraphie…

Mais comme le dit Aurélien Merceron: "Comme spectateur, on est habitué à ce qu’on nous raconte des histoires, alors que dans l’immersion, c’est nous qui racontons l’histoire". Voilà l’enjeu.

• DANSATHON au Théâtre de Liège: 19/11 "Digital Umbilical" (Londres), 22 & 23/11 "Cloud Dancing" (Bruxelles), 22/11 "Vibes" (Lyon). Festival Impact: jusqu’au 24/11 à Liège, Maastricht, Hasselt, Eupen et Aix-la-Chapelle;

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