"Cette Reine Lear est aussi une femme très forte dans la vie d'entreprise"

©Jonas Lampens

Tom Lanoye fera l’événement dans un mois, à la Foire du livre, avec son nouveau roman qui s’attaque au libéralisme et il défraie la chronique avec cette "Reine Lear", au Théâtre national, qui transpose Shakespeare dans les cercles de pouvoir d’aujourd’hui. Interview.

La pièce
"La Reine Lear"

Note: 5/5 >Lire ici la critique par Valérie Colin

De Tom Lanoye. Christophe Sermet, mise en scène.

Avec Anne Benoît, Claire Bodson, Iacopo Bruno, Raphaëlle Corbisier, Philippe Jeusette, Yannick Renier, Baptiste Sornin, Bogdan Zamfir.

>Jusqu'au 19/1/19 au Théâtre national, à Bruxelles (>accès)du 23 au 26/1/19

>D23 au 26/1/19 Théâtre de Namur (>accès)

 

"Betty" Lear est un monstre, un concentré d’amour possessif et de haine visqueuse à qui personne n’échappe. Telle est la version féminine du "Roi Lear" de Shakespeare que le génial auteur flamand Tom Lanoye (60 ans) présente au Théâtre national dans la mise en scène de Christophe Sermet après sa création à Amsterdam, en 2015, et à Francfort, en 2016. Comme à son habitude, son style baroque, nerveux et burlesque ne pratique l’accumulation verbale que pour mieux y fracasser la langue de bois, acculant le réel à ce qu’il a de plus trivial. Mais toujours avec cette truculence d’une saveur incomparable et souvent drôle, qu’il décrive la démence de sa mère ou celle de cette Reine Lear divisant son holding international entre ses trois fils, au moment précis où la finance mondiale dévisse et le climat s’emballe.

"Pour moi, le féminisme, c’est laisser la possibilité aux femmes d’être aussi des démons, des êtres humains avec autant de défauts que les hommes."

Comment s’attaque-t-on à réécrire Shakespeare?

J’avais depuis longtemps envie de travailler autour du "Roi Lear", en transformant le roi en reine, les filles en fils, pour créer une autre dynamique, un triangle dramatique tragicomique. Il n’y a pas assez de textes qui mettent en valeur les grandes comédiennes, surtout dans des rôles d’un certain âge, alors qu’il existe un formidable réseau d’actrices qui possèdent une maturité et une virtuosité qui ne sont pas gratuites. C’est une pièce dont la réussite dépend beaucoup du rôle-titre. Il faut une actrice qui possède une grande variété de registres et ose les utiliser. Anne Benoît est formidable: elle combine légèreté et manipulation, avec une innocence de jeu qui est fantastique! Elle a aussi la capacité de surprendre ses coacteurs. Elle peut tout faire, c’est une espèce de "super-rôle".

Anne Benoît, en pleine action ©Marc Belle

Vous aviez déjà questionné la maternité dans "La langue de ma mère"…

Dans chaque mère se cache un petit monstre de manipulation, mais cette Reine Lear est aussi une femme très forte dans la vie bancaire et industrielle. Les belles-filles sont aussi au cœur de l’adaptation: l’une est une mère totale, tandis que l’autre est incapable de procréer, et cette tension dramatique est sublimée par leur différence sociale. La plupart des mères veulent masquer leur jalousie face à la jeunesse de leurs belles-filles, qui sont leurs concurrentes directes: elles possèdent l’amour des fils et doivent à leur tour donner la vie. J’ai imaginé tout un petit cosmos pour actualiser Shakespeare sur fond de tempête – biblique, symbolique. C’est la tempête de la démence, et c’est aussi l’apocalypse programmée de notre civilisation, qu’on ne peut plus nier.

Qu’avez-vous gardé de l’œuvre originale?

La plupart des pièces de Shakespeare sont elles-mêmes des réinventions. Mais il écrivait d’une façon si formidable qu’on a oublié qu’il existait des dizaines de versions de "Hamlet" ou "Lear" avant lui. Le théâtre que j’aime le plus est celui où les voix créent un ballet de mots, comme chez Shakespeare et Marlow. Tout y est théâtre. Un personnage entre sur scène et se crée par le langage.

"La Reine Lear", terrifiante ©Marc Debelle

À vos yeux, est-ce une pièce féministe?

Le féminisme, c’est laisser la possibilité aux femmes d’être aussi des démons, des êtres humains avec autant de défauts que les hommes. Pas des saintes, des vierges, des mères pures. Ma Reine Lear utilise le fait d’être une femme dans un monde d’hommes comme instrument de guerre verbale. C’est une femme qui maîtrise parfaitement les mécanismes du chantage moral et émotionnel, de la manipulation. Je l’ai écrite quelques années après la crise bancaire: elle ne pouvait qu’être le capitaine d’une grande multinationale.

"Il n’y a pas assez de textes qui mettent en valeur les grandes comédiennes, surtout dans des rôles d’un certain âge."

Quelle place reste-t-il pour les comédiens et le metteur en scène?

Je ne fais que livrer la partition, c’est ensuite aux comédiens de mettre tout cela en musique. Je donne beaucoup de liberté, mais c’est une liberté limitée (rires)! Leur devoir est de me surprendre. Je serais déçu si chaque ligne du texte était respectée. Le défi est d’écrire une pièce qui comporte suffisamment de potentialités, de couches de sens, pour que le metteur en scène et les comédiens s’en emparent et y injectent leur propre contenu. Les coupures sont autorisées. Dans l’écriture, la technique libère – c’est le cas quand on écrit en vers, comme dans les scènes épiques de cette pièce. J’aime ce contraire du naturalisme: personne ne parle comme Molière, ni Stromae ou Eminem! Il faut accepter qu’on assiste à un spectacle répété pendant des semaines, où les comédiens donnent l’illusion que tout cela leur vient naturellement. C’est le magnifique complot du théâtre!

>Jusqu'au 19/1/19 au Théâtre national, à Bruxelles (>accès), puis au Théâtre de Namur, du 23 au 26/1/19 (>accès)

Roman | Dans les décombres flamboyants de la démocratie

Invité à la Foire du livre (du 14 au 17 février), Tom Lanoye y présentera son dernier roman, traduit par Alain van Crugten. Sur fond de terrorisme à Anvers, "Décombres flamboyants" raconte l’amitié entre deux hommes, le bègue Gidéon Rottier ayant accueilli chez lui un demandeur d’asile et sa famille. Frappant là où ça fait mal, Lanoye dissèque les failles d’un monde qui se veut libéral mais se referme sur lui-même. "C’est un livre qui montre comment la peur est utilisée pour engendrer encore plus de peur et transformer les gens en fascistes. C’est exactement ce qui se passe avec la N-VA, qui utilise la question migratoire comme écran de fumée. Nous vivons dans une société sclérosée par un système de classes, où le haut du panier s’autorise à fermer les frontières à tous ceux qui fuient les pays en guerre!"

 Dans ce roman, Tom Lanoye montre que l’idéalisme ne peut pas résister à l’injustice et à la folie. "Pour la première fois, la Foire du Livre de Bruxelles et la Boekenbeurs d’Anvers collaborent. On arrive enfin à dépasser les frontières linguistiques. Je suis heureux de cette parution au Castor Astral car mes autres livres ne sont plus disponibles en français."

Tom Lanoye, "Décombres flamboyants", Le Castor Astral, 384 p., 23 euros.

 


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