portrait

Cher Thomas Gunzig

Quand notre journaliste "sukkèle" pour faire le portrait de Thomas Gunzig, ça donne ceci...

Je ne vous remercie pas. Vous m’avez reçue chez vous, et c’est fort aimable. Mais, j’ai sukkelé, hein, le fin fond d’Uccle, à vélo, pente et pavés, merci bien. Et je sukkèle maintenant pour vous tirer le portrait.

Voyez – à vous qui êtes écrivain et chroniqueur radio, ça devrait vous parler – j’ai 7.000 signes pour vous dessiner. Ce qui me paraissait parfait avant de vous rencontrer: le gars impertinent, plein de verve, sacrément culotté du "Café serré", c’était le bon client assuré (lisez, facile). Je voyais déjà les phrases qui claquent au vent, les bons mots à tous bouts de champs, et je n’aurais eu qu’à faucher les blés dorés de votre flamboyance.

Que nenni, mais alors nenni de chez nenni. Pas que vous êtes plat, ennuyeux ou triste. Non. Vous êtes complexe. Oui bon, on est tous complexes, d’accord. Mais vous êtes pire. Parce que vous n’êtes pas catégorisable. Et ça, quand on est (censé être) un personnage médiatique, laissez-moi vous dire que c’est une tare. Non mais regardez, rien que pour indiquer ce que vous faites, ça me mange 139 signes: écrivain, prof de littérature à La Cambre et à Saint-Luc, chroniqueur radio, scénariste, dramaturge, photographe, ex-libraire chez Tropisme.

Alors non, je ne vous remercie pas. D’autant que vous êtes un pur traître ou un sadique. Tout le monde (sauf les vexés que vous avez serrés dans votre "Café") dit que vous êtes gentil, bienveillant. Balivernes! (c’est bien parce qu’on est dans L’Echo, sinon j’aurais dit foutaises). Vous n’êtes pas un mec sympa. Vous savez très bien que vous n’êtes pas catégorisable, vous me l’avez dit. Je vous cite:  

"De moi, on dit ‘roman décalé’, ‘barré’, ‘de Série B’, pour moi c’est pas du tout ça! À travers ces étiquettes, je vois qu’on a du mal à définir ce que je fais. Et d’ailleurs, moi-même j’ai du mal."

Alors pourquoi, pourquoi (!) quand je vous ai contacté pour ce portrait, vous ne m’avez pas dit: "Ma p’tite dame, vous savez, moi je ne rentre dans aucune case, je suis inclassable, indéfinissable. C’est peine perdue." Mais non, vous avez accepté d’emblée et maintenant, moi, je pédale dans la semoule. Pas moyen de dire un truc simple sur vous. Et puis, comment le dire? Décalé, humoriste: vous n’approuvez pas.

Son actu

"Borgia, comédie contemporaine", qu’il a écrit, est joué au Théâtre du Parc jusqu’au 4 avril.

"Le Tout Nouveau Testament", film de Jaco van Dormael avec Benoît Poelvoorde, Yolande Moreau, Catherine Deneuve. Actuellement en montage. Thomas Gunzig en a écrit le scénario.

"Café serré", le mardi et le mercredi dans l’émission Matin Première.

Thomas Gunzig travaille sur un nouveau roman, une bande dessinée et deux scénarios. Ainsi que sur un nouveau spectacle qui se ferait avec la même équipe que "Kiss and Cry"(spectacle de nanodanse qui a rencontré un succès public et critique).

Qu’est-ce qui va trouver grâce à vos yeux? Non pas que je cherche à vous plaire – j’ai une carte de presse, moi monsieur, j’ai une déontologie à respecter! Mais, vu que je suis censée faire un portrait, ça serait bien que vous vous retrouviez un peu dans ces lignes… Vous, sobrement, efficacement et concisément – à l’image de votre écriture – vous vous dites "auteur". C’est juste. Ca ne nous avance pas beaucoup, beaucoup, mais c’est parfaitement juste. Vous êtes auteur de romans, de nouvelles, d’une comédie musicale, de pièces de théâtre, de scénarios de films, de photographies, de chroniques radio, auteur de vos faits et gestes, coauteur des trois œuvres que sont vos enfants.

 

 

 

Caricaturiste

Pour vos chroniques pas piquées des vers, où vous faites sa fête à l’invité ou à l’événement du jour, vous consentez à resserrer un peu la définition: on peut vous taxer de caricaturiste.

"Le ‘Café serré’, c’est de la caricature radiophonique; il ne faut pas hésiter à grossir les traits. Certains invités ont beaucoup d’humour, et d’autres pas. Et alors ça ne passe pas. C’est étonnant comme la caricature dessin paraît plus innocente, plus sympathique. Tandis que le texte passe pour une charge un peu violente", m’avez-vous dit quand je vous interrogeais sur les inimitiés que peuvent vous valoir vos vertes chroniques.

Pour étoffer un peu votre portrait, j’ai passé quelques coups de fil. D’aucuns parlent de vous comme d’un… Bon, là encore, je ne suis pas sûre du tout que vous appréciiez… Comme d’un génie. Allez, au bac ma carte de presse, je balance ma source: c’est votre éditrice. Ne lui faites pas lire cette lettre, ça pourrait la vexer, mais j’ai presque regretté de l’avoir appelée. J’en ai quand même pris pour 35 minutes d’apologie enflammée.

 "Extraordinaire", "génial", "rigueur narrative", "rien à toucher à la syntaxe, à la narration, aux personnages", "liberté d’imagination totale", "surprise perpétuelle", "jubilation pure du style de Thomas", "il bonifie, il n’arrête pas", "j’en suis encore plus fan 15 ans après l’avoir découvert".

©FRANCE DUBOIS

Elle n’a même pas réussi à vous trouver un défaut. C’est vous dire! Si vous songiez à renégocier votre contrat aux Éditions Au Diable Vauvert, foncez! Cela dit, sous l’excès marketing – et c’est son job, après tout – elle a l’honnêteté de reconnaître que sa maison (française) est "en échec sur [vous] par rapport à la France." Et ça, elle ne comprend pas. Vous avez eu de la presse, dans "Le Figaro" et "Libération" notamment, vous vendez bien en Belgique, vous êtes traduit dans d’autres pays, mais en France, où pourtant le Belge est furieusement tendance, vous ne décollez pas.

Dandy

Le problème, comme vous l’avez épinglé vous-même, c’est que vous êtes inclassable et ça enquiquine donc le libraire qui ne sait pas dans quel rayon ranger vos bouquins. Dans le dernier, "Manuel de survie à l’usage des incapables", les hommes sont capables d’intégrer des gènes d’animaux à leur progéniture. Du coup, vous finissez dans le linéaire SF, alors que ça n’a rien à voir. Votre acolyte du "Café serré", Alex Vizorek, qui vous adule, se désespère:  

"Thomas, c’est l’inverse du prétentieux, et parfois presque trop. Il a la plume et la vivacité d’esprit pour être un dandy parisien, il a tout pour marcher à Paris, mais c’est pas son truc. S’il vient se faire interviewer à Paris, il ne reste pas dormir, ni dîner, ni se faire présenter! Moins de temps il passe ici, plus il est content. Pour quelqu’un qui travaille dans les médias et la littérature, c’est rare." Ce qui fait dire une très belle phrase au Belge qui bosse à Paris sur France Inter: "S’il perce ici [à Paris], ce ne sera pas par son esbroufe, mais pour son talent."

Apparemment, vous êtes à l’image de votre écriture. Jean-Michel d’Hoop qui vous a commandé et mis en scène "Borgia", actuellement au théâtre, parle de votre "écriture très simple, pas du tout ampoulée." Les fioritures, d’écriture ou de mondanités, c’est pas votre truc. Et pourtant, vous rêvez de gloire. Remarquez, vous n’êtes pas à un paradoxe près. Vous avez l’ambition d’avoir du succès, mais vous persévérez à faire des œuvres bizarroïdes pas faciles à vendre. Vous dîtes à vos élèves qu’il faut avoir du temps pour écrire, or vous avez un planning de CEO. Vos histoires "sont toujours lugubres, mais néanmoins donnent la pêche", vous êtes "drôle et désespéré", vous avez le "cynisme joyeux", dixit votre amie auteure et comédienne Isabelle Wéry. Tenez, au passage, pour animer votre prochain dîner entre amis, sachez qu’elle a bien balancé.

Ainsi, il paraît que vous vous baladez en vieux short effiloché, en haut des cuisses, en Toscane? Et que vous êtes mauvais perdant? Surtout quand vous êtes battu à la carabine à plomb? Et il paraît qu’on pourrait vous corrompre en vous promettant une BMW dernière série. Un écrivain fustigateur en BMW?

"S’il perce ici [à Paris], ce ne sera pas par son esbroufe, mais pour son talent."
Alex Vizorek

Sur la corde

La BMW m’amène doucement à ce à quoi conduit irrémédiablement une lettre: la confidence. Quand je suis allée à votre rencontre, je m’attendais à une grande gueule, et je me suis retrouvée face à un homme modeste, angoissé à l’idée de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Il y a quelques années, vous avez décidé de lâcher votre emploi de libraire pour vivre de votre art. Un choix de vie, une liberté (relative), une fierté. "C’est extrêmement valorisant de pouvoir vivre de son travail artistique, même si ça paie moins que gouverneur de banque", m’avez-vous dit. Cette fierté, vous ne l’avez mentionnée qu’une fois, tandis que l’insécurité financière est revenue tout au long de notre entretien.

Vous enviez les Marc Levy, Guillaume Musso ou Katherine Pancol, parce que "ça doit être gai d’être à l’abri financièrement. Et de prendre le temps d’écrire gentiment, sans courir toujours après trois commandes à la fois (sous-entendu, comme vous)." Quand vous avez une rentrée d’argent, vous savez que vous êtes tranquille pour 2-3 mois. Vous vivez dans "l’angoisse de cette misère qui guette." OK, vous êtes un angoissé patenté. Mais je vous avoue que ça m’a touchée ce côté papa poule dont le rêve est de se dire "j’ai mis tout le monde à l’abri." La BMW, c’est ça, c’est l’habitacle protecteur, une valise de pognon sur roues. Pour la gloire et la sécurité matérielle qu’elle engendrerait, vous n’êtes pourtant pas prêt à sacrifier votre famille, ni à faire le mariole dans les dîners parisiens.

Alors, de fil en aiguille, j’en viens à me demander: serez-vous le Modiano belge? Modiano, preuve que la discrétion n’empêche pas la nobélisation du talent.

Bon, me voilà au bout de la page, j’ai explosé les 7.000 signes… Le portrait, le vrai, bien classique avec les formes, et tout, et tout, on le fait quand vous êtes nobélisé? OK, on fait comme ça?

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