Eric Joris: "On vit déjà à travers le médium"

©Saskia Vanderstichele

Pionnier de la fusion entre arts et technologies et maître de la réalité virtuelle, l’Anversois (vivant à Molenbeek) Eric Joris, 64 ans, propose avec la plasticienne Meryem Bayram une randonnée futuriste entre art, science et technologie, dans le cadre du festival Impact.

Avec sa compagnie CREW, le centre en technologies de l’information et de la communication Androme et l’Université de Hasselt, il a hacké des casques VR Oculus Quest pour permettre aux utilisateurs de parcourir, physiquement et de manière autonome, une grande distance virtuelle. Les sons et les textes, spatialisés en permanence, s’activent lors des déplacements et se partagent avec d’autres voyageurs virtuels. Le dernier avatar de sa quête d’une nouvelle perspective…

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Cette idée d’immersion, c’est supprimer la frontière entre le spectateur et l’artiste?

C’est sûr. Avec nos premiers spectacles immersifs, en 2003-2004, on pouvait entrer dans l’œuvre d’art elle-même. Et nous, nous étions dans la découverte au sens le plus pur. On apprenait tout le temps. Au début, nous voulions créer des mondes où l’on ne sache plus discerner ce qui était réel ou pas. Et les premières années, les gens y croyaient! Alors qu’ils étaient branchés avec des câbles et qu’ils évoluaient dans un cercle de 8 mètres, ils avaient l’impression de s’être déplacés dans l’immeuble de haut en bas, à l’extérieur et qu’ils avaient senti le vent. Évidemment, cela n’arrive plus…

"Les gens demandaient: ‘Comment puis-je être physiquement là alors que je suis ici’. Un doute s’installait."
Eric Joris
Artiste multimédia

Cela voudrait-il dire que notre structure mentale et la perception du monde qui en découle ont déjà changé?

Nous avons établi qu’être physiquement lié à une image fait la différence. L’image que nous construisons dans notre tête est différente quand c’est une image performative qui nous invite à bouger. Quand on demande aux gens ce qu’ils ont vu après un parcours immersif, les réponses diffèrent plus que si nous décrivions tous les deux ce mur que nous voyons devant nous.

On a déjà perdu le contact avec le réel?

Notre smartphone est truffé de capteurs et d’une certaine manière, nous sommes déjà liés à l’image qu’il produit. J’étais à la Biennale de Venise et pas un, pas un, touriste qui ne filme son tour en gondole. Nous vivons déjà tout le temps à travers le médium.

mic barcelona mons CREW W(double you) Eric Joris

En tant qu’artiste, comment vous en saisissez-vous pour créer des mondes?

Nous avons vite renoncé à installer des mondes auxquels on pouvait croire. C’est à cette période que nous avons commencé à expérimenter les sorties du corps avec nos performances "out of body". C’était artistique, car soudain quelque chose survenait qui était généré par le médium. Les gens demandaient littéralement: "Comment puis-je être physiquement là alors que je suis ici". Un doute, une réalité double s’installe. Ce n’est pas comme au cinéma où l’on doit être complètement absorbé. C’est à l’"immersant", au contraire, de choisir où il veut être. C’est une réalité qu’on installe en permanence.

Notre cerveau est-il si plastique?

Ces ruptures dans notre perception du monde agissent comme des électrochocs. Pour guérir, de nouveaux parcours neuronaux doivent se créer.

C’est assez brutal!

C’était le cas les premières années; j’aimerais d’ailleurs retourner à cette époque. Mais aujourd’hui, il faut être gentil avec le public…

• "Straptrack", la randonnée virtuelle de la cie CREW (30’): du 9 au 13/11 au centre culturel d’Hasselt (gratuit mais sur réservation).

©Crew

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