chronique

Huis clos aux confins de l'Afrique, noire

Thibaut Wenger monte "Combat de nègre et de chiens" aux Martyrs, une pièce dense, noire, exaltée par quatre comédiens qui puisent leur jeu au fin fond de leurs tripes.

Le public s’installe dans une salle plongée dans la brume. Sur scène, au milieu d’une forêt de pylônes en béton, un chantier de travaux publics, quelque part en Afrique de l’Ouest. Un homme en costume fait les cent pas, des fleurs à la main. Il a repéré une présence et revient sur ses pas. Un homme noir se tient à quelques mètres: "Je suis Alboury, Monsieur; je viens chercher le corps de mon frère".

On sort pantelant et bouleversé de ce long affrontement mettant en exergue la br
voornaam naam
functie

Le frère en question prétendument tué dans un accident de travail a été abattu par l’ingénieur Cal (Fabien Magry), un jeune homme nerveux qui a toujours soit une arme soit une bouteille de whisky, voire les deux, à la main. L’arrivée d’Alboury (François Ebouele) qui n’est pas censé pénétrer dans ce lieu où vivent les blancs, coïncide avec l’arrivée de Léone (Berdine Nusselder) de Paris où elle travaillait à l’hôtel de Pigalle. Elle est venue épouser Horn (Thierry Hellin), le chef du chantier sur le point de prendre sa retraite. L’intrusion de ce corps de femme va perturber pendant une nuit ce monde d’hommes. Cal lui tourne autour tandis que Horn tente, pour étouffer l’affaire, de convaincre Alboury d’accepter de l’argent pour renoncer au corps de son frère, ce qu’il refuse. Dans cette guerre de positions, ce dialogue de sourds, le noir est amené à rencontrer à plusieurs reprises Léone qui lui déclare sa flamme – notamment dans un dialogue improbable où elle s’exprime en alsacien et lui en langue ouolof – en présence de Horn. Devant l’obstination d’Alboury qui par ailleurs repousse la femme, Cal et Horn décident de le liquider…

Territoire d’inquiétude

©Christophe Urbain

Les quatre personnages de ce huis clos sombre oscillent de l’amour à la haine, et vice versa, révélant leurs failles, leur part d’ombre, leurs peurs et leur lâcheté. Le fossé est immense entre femme et homme, entre blanc et noir. Ils soliloquent plus qu’ils ne dialoguent, les comédiens poussant au paroxysme les caractères et les sentiments des personnages qu’ils habitent, à l’image de la colère débordante de Horn ou de la crise mystique et hystérique de Léone.

Théâtre

"Combat de nègre et de chiens"

De Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger.

Avec François Ebouele, Thierry Hellin, Fabien Magry et Berdine Nusselder.

4/5

 

Le metteur en scène Thibaut Wenger a parfaitement réussi à créer "le territoire d’inquiétude et de solitude" auquel se référait Koltès. Le jeu des comédiens "brut de décoffrage", l’émotion exacerbée, s’appuie sur une scénographie (Arnaud Verley) et des lumières (Matthieu Ferry) qui accentuent le côté sombre des personnages, comme de la situation. Durant deux heures, la salle et la scène sont plongées dans la pénombre – comme "un nuage entre le soleil et nous" –, certaines séquences n’étant éclairées que par la lampe de chantier que porte un personnage. Faute de voir précisément les traits et les expressions des personnages, on s’accroche au texte, aux intonations, à la musique et aux sons qui, du ronronnement du ventilateur aux aboiements de chiens dans le lointain, appuient une atmosphère épaisse, pesante et noire. On sort de ce long affrontement qui met en exergue la brutalité des hommes, pantelant, bouleversé.

"Combat de nègre et de chiens" jusqu’au 16 octobre au Théâtre des Martyrs à Bruxelles, theatre-martyrs.be, 02 223 32 08.

Lire également

Messages sponsorisés