chronique

"L'industrie alimentaire a toujours besoin d'une main-d'œuvre bon marché"

Avec "Arance", Pietro Marullo évoque l’après Lampedusa et l’émergence des bidonvilles occupés par les migrants, exploitant les terres agricoles et exploités sur celles-ci.

Dans un univers onirique d’arts plastiques, le jeune metteur en scène napolitain Pietro Marullo prend pour héros un jeune africain et offre une plongée nomade dans l’espace, mais surtout le temps, remontant le fil de l’histoire en évoquant l’esclavagisme et jusqu’au néolithique, période où l’homme invente l’agriculture, devenant sédentaire.

"Arance", le titre italien de votre projet, évoque l’errance en français…
Ce n’était pas volontaire. Arance signifie "oranges", le titre faisant référence aux révoltes des travailleurs agricoles africains qui se sont déroulées en 2010 et 2011 dans les Pouilles. L’orange symbolise également par sa forme un globe terrestre, celui de la mondialisation. D’un monde pressé, global, mais différent et souvent coupé en deux voire en quartiers. Ce phénomène des cueilleurs étrangers débute en Italie à la fin des années 80 avec la globalisation. J’ai voulu connaître l’état d’esprit qui règne dans les bidonvilles où ces immigrés vivent, pensant trouver des espaces d’habitation dépressifs. En fait, ces lieux se sont révélés bruissants de vie malgré une situation qui n’évolue guère en regard des événements d’il y a cinq ans à Lecce, qui ont vu les travailleurs se révolter: l’industrie alimentaire a toujours besoin d’une main-d’œuvre bon marché…

©Varia/Stephane Deleersnijder

Dans cette œuvre, vous revenez à la préhistoire, à la naissance de l’agriculture...
En effet, car au néolithique l’on commençait à cultiver, mais sans qu’il n’y ait ce phénomène de prédation accumulative que nous connaissons aujourd’hui.

Voyez-vous un lien entre l’agriculture et le théâtre?
Oui, au départ le théâtre est un art lié à la terre, aux rituels, aux offrandes qui lui sont destinées. D’autre part, l’agriculture, la sédentarisation, est une contextualisation de la vie de l’homme et le théâtre répondait à ce besoin de complexifier et de complexité de la société.

"L’Europe culturelle me paraît se trouver dans une phase mûre par rapport au nomadisme."

Vous avez réalisé le projet "Voyage de Kadmos", qui visait à favoriser la mobilité des jeunes artistes… eux aussi quelque part nomades et peut-être bon marché?
(il rit) Le concept de nomadisme me plaît en tant que metteur en scène, comédien et en tant qu’état d’esprit. L’Europe est devenue un espace où faire de l’art, du théâtre, suppose d’opérer dans trois ou quatre pays: l’Europe culturelle me paraît se trouver dans une phase mûre par rapport au nomadisme. Mais ce mot appartient à l’humanité et au spectateur chez qui nous tentons d’activer un nomadisme de la pensée, de le familiariser avec ce concept. Non seulement, la place du spectateur change physiquement, mais tout le spectacle se veut une invitation à voyager en esprit, de manière onirique.

Peut-on parler de théâtre documentaire dans votre travail?
Non. Pendant tous ces voyages, et la recherche documentaire effectuée au cours de ces cinq années, la réflexion m’est venue qu’un documentaire pourrait être beaucoup plus efficace qu’un spectacle au niveau de l’information… Le théâtre permet une autre expérience, qui ne doit pas chercher à informer le spectateur, mais plutôt à le désinformer d’une certaine façon… parce que l’information nous mettrait face à notre impuissance.

©Marullo Pietro

Tandis que votre théâtre est fait d’interactions…
Je convoque le spectateur non pas en tant que "réceptacle vide" que je dois remplir d’infos sur le sujet, mais en tant que personne avec sa mémoire et sa conscience. Moi-même, je me suis intéressé à ce sujet sans rien en connaître au préalable. Le spectacle se doit dès lors d’être universel et ne pas appartenir à cette seule communauté africaine, car ces bidonvilles ont déjà existé dans le passé de l’Europe, et existent au Mexique ou en Chine: le phénomène appartient à l’humanité entière. Il s’agit de se confronter à ce paradigme en train de s’affirmer… Le spectacle se veut plastique et métaphorique. Au premier niveau de lecture succède un travail de métabolisation de ce que le spectateur est en train de voir, pour pénétrer ensuite dans différents niveaux et strates enfouis sous la pelure visible de cette orange.

"Arance/avoid shooting blacks"

De Pietro Marullo

Note: 3/5

Sur scène, une mer énorme s’avance et recule: un immense sac-poubelle, sac et ressac, une sorte de blob informe dans les entrailles duquel des personnages apparaissent puis disparaissent, engloutis. Sauf un homme noir et son petit… sac. Échappé de la bouche énorme des flots, il est décontaminé par des hommes en combinaison, des scientifiques. Sauvé de la mer, voilà le migrant livré à la terre nourricière que, sous la menace des exploitants, il doit à son tour exploiter. Dans les bidonvilles peuplés de maisons de carton, ce "travailleur en Noir" doit satisfaire le nouveau Moloch, la machine Zumo qui se repaît du jus des oranges que l’on presse les rescapés des flots de ramasser.

Spectacle onirique, "Arance" a le bon goût de ne pas nous infliger un discours politique pesant. Le public, qui passe par le dédale du théâtre transformé en campement, débouche aux abords d’une grande scène vide au départ, qui s’emplit peu à peu d’un impressionnant décor sonore et d’une spectaculaire évocation de ces nouvelles favelas aux marches de l’Europe.

Pas de logorrhée, et pour cause: le spectacle est pratiquement muet, bruissant seulement de la rumeur du monde et des pensées de ce migrant qui se lisent aussi sur un écran. La beauté plastique du spectacle est indéniable, les idées souvent géniales et la symbolique souvent magnifique. Reste que le spectacle conçu par Pietro Marullo comme une chorégraphie sans danseurs manque parfois d’un zeste d’explications et aurait pu garder parfois les pieds un peu plus sur terre afin de rendre davantage accessible et moins vague sa jolie mer d’oranges…

Jusqu’au 5 mars au Théâtre Varia à Bruxelles, 02 640 35 50, www.varia.be

 

Le documentaire et le théâtre sont-ils les derniers et les seuls témoins au sein d’une berlusconisation européenne des médias de l’image?
Oui. Plutôt que de participer à ce grand bruit de fond que font souvent les médias, surtout la mauvaise télévision, il convient de créer un espace-temps de suspension dans lequel justement le processus d’information pénètre, mais où une autre temporalité se déroule. Ce spectacle est très choral, communautaire, avec en son milieu un protagoniste qui est un jeune africain. Et ce chœur, permet, dans chaque ville-étape, d’intégrer des non-professionnels – dans le cas du Varia, deux écoles d’Etterbeek – qui participent au projet et continueront à y participer après le spectacle, dans leur vie, leurs choix, avec leurs amis…

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