"La Reine Lear" de Tom Lanoye, c'est tempête en mère

©Lara Gasparotto

Théâtre | Pendant féminin du "King Lear" shakespearien, "La Reine Lear", de l’écrivain flamand Tom Lanoye, déchaîne fureur et folie d’une businesswoman rejetée par ses fils. Cinglant!

La pièce

"La Reine Lear"

Note: 5/5

De Tom Lanoye. Christophe Sermet, mise en scène.

Avec Anne Benoît, Claire Bodson, Iacopo Bruno, Raphaëlle Corbisier, Philippe Jeusette, Yannick Renier, Baptiste Sornin, Bogdan Zamfir.

>Jusqu'au 19/1/19 au Théâtre national, à Bruxelles (>accès)du 23 au 26/1/19

>Du 23 au 26/1/19 Théâtre de Namur (>accès)

C’est une petite bonne femme ronde et forte, arrogante et speedée qui s’adresse à ses conseillers, ses trois fils et ses deux belles-filles, assis tout ouïe au premier rang de la salle. Collé à son dos, le rideau de scène encore tiré, large écran de satin perle, démultiplie son terrifiant visage en cinq portraits géants, filmés en contre-plongée. La surpuissante Elisabeth Lear, PDG du holding du même nom, a une info d’importance à communiquer. Et elle fait la maligne. Tourne autour du pot. Joue de son exaspérante autorité.

"Koningin" Lear 14|15 - interview Tom Lanoye (3) - Koningin Lear en haar zonen

Puis lâche sa bombe: son patrimoine, ses parts et dividendes, enfin tout le bataclan de son immense empire familial, sera légué à ses gamins, si tant est qu’ils lui expriment encore une fois combien ils l’aiment.

Les aînés Gregory et Henri rivalisent de flatteries. Mais Cornald, plus jeune et sincère, se contente du minimum syndical d’amour filial. Aboyée par une reine mère outrée, la sentence tombe à la mesure de l’affront: "Qui ne dit rien… n’a rien". Ne reste plus au cadet qu’à fuir vers un pays émergent, pour y développer un projet de micro-crédit foireux.

"La Reine Lear" ©Marc Debelle

Évidemment, la débâcle ne s’arrête pas là. Bien qu’appliquant au "King Lear" (1606) de Shakespeare une double transposition, à la fois dans le genre (les personnages de la tragédie changent de sexe) et dans le temps (ils hantent de hautes sphères économiques très actuelles), l’auteur flamand Tom Lanoye, expert en réécriture décapante des classiques, ne pouvait en aucune façon affadir son héroïne. "Betty" Lear est un monstre. Un concentré d’amour possessif et de haine visqueuse à qui personne n’échappe, même en s’exilant au bout du (tiers)-monde.

>Lire ici notre entretien avec Tom Lanoye et les références de son nouveau roman "Décombres flamboyants"

Anne Benoît, parfaite

Écrite en néerlandais et créée d’abord à Amsterdam, en 2015 (puis à Francfort, en 2016, dans sa version allemande), la pièce, désormais traduite en français, a trouvé en l’actrice hexagonale Anne Benoît l’interprète absolument parfaite: avec sa voix de stentor, elle incarne toutes ces décideuses hautaines et rugissantes, politiciennes ou non, dont il est devenu commun de souhaiter la chute, dès lors qu’elles abusent. Vœu exaucé, ici: sous les assauts hostiles de la concurrence et, surtout, la gestion cataclysmique de ses héritiers incompétents, la multinationale Lear vacille, et entraîne chacun(e) dans l’abîme.

"La Reine Lear" ©Marc Debelle

Peu à peu, la revêche perd de sa superbe, et puis tout son pouvoir, pour devenir cette triste vieille dame encombrante que les frères indignes tentent de se refiler. Alors on rit, parce qu’on est tous un petit peu cruel, au fond, et que cette Mme Lear, qui chérit si fort la réussite et si mal ses enfants, finit folle, et drôle, comme peut l’être malgré elle une rombière Alzheimer.

Avec sa voix de stentor, "Betty" Lear incarne toutes ces décideuses hautaines et rugissantes, politiciennes ou non, dont il est devenu commun de souhaiter la chute, dès lors qu’elles abusent.

Et on tire volontiers son chapeau au metteur en scène Christophe Sermet (déjà complice de Lanoye avec le très acclamé "Mamma Medea", en 2011) pour être allé jusqu’au bout de sa logique du désespoir: cloués sur leur sorte de podium pivotant, alors que l’univers moderne, autour d’eux, défile à vive allure (grâce, notamment, à des images vidéos), ni les épouses des deux fils ingrats (Raphaëlle Corbisier est époustouflante en Alma, trentenaire infantile et infertile), ni les conseillers de la Reine (Bogdan Zamfir, sorte de mignon parlant… roumain, et Philippe Jeuzette, en Kent déboussolé) n’ont assez d’humanité pour se tirer d’affaire.

D’ailleurs, il y a une tempête, à la fin, qui vient nettoyer tout ce sale monde. Métaphore d’une faillite contemporaine autant financière que climatique, elle n’épargne personne. Le non-amour, c’est clair, mène au néant.

>Jusqu'au 19/1/19 au Théâtre national, à Bruxelles (>accès), puis au Théâtre de Namur, du 23 au 26/1/19 (>accès)

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