La danse comme une œuvre d'art

©Anne Van Aerschot

Anne Teresa De Keersmaeker présente au Wiels "Work/Travail/Arbeid", une chorégraphie repensée comme une exposition d’art.

Habituellement, une pièce de danse est présentée sur une scène, face à un public assis pendant un temps donné. Habituellement, une exposition est présentée dans un espace dans lequel le public déambule à sa guise, s’arrêtant brièvement ou longuement selon son intérêt, avec pour seule limite de temps, les heures d’ouverture du lieu d’exposition. Aujourd’hui, Anne Teresa De Keersmaeker expose son travail en balayant les codes respectifs de la danse contemporaine et de l’exposition d’art. Plus qu’un spectacle de danse présenté dans un musée, "Work/Travail/Arbeid" est un spectacle de danse repensé comme une exposition continuellement accessible au public durant neuf semaines.

Ici, pas de vitrine, de photos ou de vidéos. Il ne s’agit pas d’une exposition sur le travail de la chorégraphe mais d’une exposition sur l’activité conceptuelle, technique et physique. L’espace est nu, sans décor ni scénographie, l’éclairage se limite à la lumière du jour passant au travers des fenêtres.

Sept danseurs de Rosas, la compagnie de Anne Teresa De Keersmaeker, et six musiciens de l’ensemble Ictus respectivement dansent et jouent en "live" durant toute la plage d’ouverture du musée, soit de 11 à 18 heures. Ils se produisent, au gré d’une partition et d’une chorégraphie écrites et jouées sans interruption, que le public soit présent ou non. "Dans un musée, on ne décroche pas le Picasso quand il n’y a pas de public", sourit Elena Filipovic, la commissaire de l’exposition.

Le résultat dépasse la représentation de la (magnifique) pièce "Vortex Temporum" créée en 2013 sur la musique éponyme du compositeur Gérard Grisey (1946-1998), reproduite en continu tout au long de la journée. En effet, "Work/Travail/Arbeid" dissèque, décortique, défait les différentes couches de l’œuvre et les étale dans le temps.

Chacune des neuf heures que dure la prestation, les danseurs, en solo, en duo ou à plusieurs, reprennent ou déclinent un mouvement, une figure issue de la pièce originelle. Les musiciens seuls, à plusieurs ou tous ensemble, en font autant avec la musique. A certains moments, seule la musique occupe l’espace, parfois c’est le mouvement, à d’autres moments musiciens et danseurs s’expriment ensemble.

À chaque fois, apparaît un élément isolé, une "couche de travail" dont l’ensemble agrégé compose "Vortex Temporum" tel qu’il est dansé sur scène.

Couche par couche

Tout au long de son oeuvre, Anne Teresa De Keersmaeker a attaché une importance primordiale au rapport entre la danse et la musique, soit en isolant l’une de l’autre, soit en les rassemblant, quand elle ne fait pas danser les chanteurs ou les musiciens, et chanter les danseurs.

Dans "Vortex Temporum", chaque danseur est associé à un instrument. La première partie voit les musiciens jouer seuls sur scène. Ensuite, dans le silence, les danseurs expriment la musique de leur instrument par le mouvement. La deuxième partie réunit danseurs et musiciens dans un mouvement musical commun. "Vortex Temporum" est écrit à sept voix, sept parties dansées et sept parties instrumentales. "Je me suis dit qu’ici, explique la chorégraphe, il serait intéressant de voir la simplicité et la beauté des mouvements physiques isolés de l’ensemble, couche par couche, et de suggérer de la sorte l’infini des combinaisons possibles de ces éléments".

Le résultat est tout simplement fascinant puisqu’on peut voir et entendre les danseurs et les musiciens sentir leur souffle, admirer la performance physique. Lorsqu’on connaît la pièce originelle, l’effet est encore plus magique puisqu’on peut multiplier les points de vue et d’écoute, se placer devant les danseurs, derrière les violons, entre les danseurs et les musiciens.

"Work/Travail/Arbeid" dure neuf heures mais est dansé dans les sept heures de la plage d’ouverture du Wiels, cette désynchronisation permettant d’éviter une boucle régulière prévisible ce qui fait que la pièce ne commence jamais au même endroit deux jours de suite. En outre chaque répétition de cycle est intentionnellement comprimée ou dilatée tout au long de l’exposition, donc évolue selon une logique rigoureusement chorégraphiée. C’est un spectacle que l’on peut voir neuf semaines durant et qui est à chaque fois différent.

"Work/Travail/Arbeid" du mercredi au dimanche jusqu’au 17 mai au Wiels à Bruxelles, 02 340 00 53, www.wiels.org

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