La grâce des gras

©Dorothea Tuch

Taoufiq Izeddiou s’inspire des toiles les plus sombres du peintre Fernando Botero: une chorégraphie tout en douleurs et rondeurs.

Quatre obèses qui courent, nagent, rampent, joggent sur place, sur une musique minimaliste étrange, pleine d’échos métalliques, de sons de crécelle, d’ululements, de sifflements. Les gestes énergiques de ces chairs belles, grasses et comme dépourvues d’os, semblent toujours amortis. Parfois émerge d’un short une raie de fesses brunes, rousses ou noires, quand ces bouddhas magnifiques glissent au sol, tels des rouleaux de pâtisserie. Puis se déshabillent. Boxers et soutifs.

"Botero en Orient"

Cote: 4/5

De Taoufiq Izeddiou, avec Essiane Kaisha, Karine Girard, Marouane Mezouar et Taoufiq Izeddiou.

Au Théâtre national, du 11 au 14 décembre. Infos sur www.theatrenational.be

L’épiderme rougit sous les claques répétées que ces filles et garçons s’infligent. Sur leurs corps en sueur, où nombrils et seins dessinent la bouche et les yeux d’un visage, leur gelée ventrale tressaute, forme des boudins de peaux plissées. Puis, en hommage aux modèles replets de Fernando Botero, le plus célèbre des peintres colombiens vivants, ces voluptueux prennent la pose, alanguie, sur des socles en bois blanc. C’est fascinant, attirant, repoussant, parce que personne n’a l’habitude d’observer des gros qui remuent, et si bien, si longtemps, sans essoufflement…

Défenseur et illustrateur de la danse contemporaine au Maroc depuis près de vingt ans, installé à Aix-en-Provence avec sa compagnie Anania, le chorégraphe Taoufiq Izeddiou, qui prend part à sa propre création gestuelle de masse(s), vise à remettre en cause les canons occidentaux de la beauté.

"Botero en Orient"


Botero, icône pop

Mais son intention ne s’arrête pas là. D’abord parce qu’il ouvre grand les portes de son Orient natal, en mêlant au spectacle la voix de la chanteuse marocaine Fatima Ezzahra Nadifi, ainsi que les textes anglais de la poétesse américano-libanaise de 93 ans, Etel Adnan: des paroles cycliques troublantes, qu’on croit évoquer l’addiction alimentaire, alors qu’elles nomment, en fait, l’insupportable ennui de la guerre.

Si ce drôle de mélange fonctionne néanmoins, c’est parce qu’Izeddiou ose.

Ensuite parce qu’il choisit d’illustrer le Botero révolté: l’icône pop, qui n’a pas croqué que des dames indolentes, a en effet réalisé, en 2004, une série des toiles terribles et enragées, infusées du scandale d’Abou Ghraïb, où des prisonniers irakiens (qui n’étaient certainement ni courtauds ni bedonnants) subissent sévices sexuels et humiliations de la part de militaires américains. Sur scène, des solos effleurent seulement le sujet, sans réelle atrocité. Picasso paraît aussi de la partie: rares accessoires (hormis quelques fleurs), des blocs empilés, qui forment tantôt des cercueils, tantôt des totems, des tours, des bancs ou des chemins, opposent leur cubisme aux rondeurs des artistes.

De la danse moderne, des interprètes volumétriques, et un propos politique un peu dilué: si ce drôle de mélange fonctionne néanmoins, c’est parce qu’Izeddiou ose. Dans la plénitude, dans l’élégance – très loin d’Ubu, Béru, Hulk ou Gargantua –, il fait surgir l’exaltation de la vie. Ironique, cruel, certes. Mais surtout généreux, dans tous les sens du terme.

4 questions à Taoufiq Izeddiou, chorégraphe

Taoufiq Izeddiou, 43 ans, est chorégraphe, danseur, pédagogue et directeur artistique d’Anania, première compagnie de danse contemporaine au Maroc, fondée en 2002.

1/ D’où vient le projet de rassembler des danseurs "hors normes"?

"Botero en Orient" est né de l’idée folle de faire bouger des lutteurs de sumo sur une pièce de danse contemporaine. Impossible à concrétiser, ce désir m’a amené à vouloir constituer une troupe de danseurs avec l’opulence comme constante. Je m’étais imposé une règle – être le plus mince du groupe! – que je n’ai pas pu tenir non plus, finalement.

2/ Pour quelle raison?

J’ai eu beaucoup de mal à trouver des danseurs XXL. Il en existait bien dans le monde du hip-hop, mais c’étaient des artistes difficiles à gérer, assez éloignés de ce que j’attendais. Des auditions à Marseille n’ont rien donné. J’ai fini par rencontrer Essiane, une Gabonaise de Montpellier, et Karine, une Française de Montreuil, et enfin Marouane, qui vient de Marrakech. Même si je voulais plus d’interprètes "avec de la masse", au départ, on est restés quatre sur scène, et ça marche comme ça.

3/ Pourquoi Botero? Pourquoi en Orient?

Les corps ronds m’intéressent depuis toujours. C’est également le mien, tel qu’il se présente aujourd’hui – celui d’un chorégraphe danseur quadragénaire. Les œuvres de Botero me réconcilient également avec les corps des hommes et des femmes arabes, ou tout simplement avec celui de ma mère. En Orient, l’opulence est signe de beauté, de prospérité. C’est du moins ainsi que je l’ai vécu durant mon enfance, même si les perceptions se modifient peu à peu. De nos jours, les corps ronds restent cependant très peu visibles dans le milieu de la danse. Ici, ils sont une composante dramaturgique, authentique pour tous. Et je voudrais "casser" ce qu’on attend d’habitude de ces anatomies-là – leur lenteur – pour passer directement à autre chose.

4/ Comme l’évocation de la violence des tortures d’Abou Ghraïb?

Oui. Quand j’ai découvert ces peintures, je suis resté bouche bée, comme étranglé. Botero, qui questionne autant le tortionnaire que le torturé, nous alerte sur toutes les injustices du monde. Faire de la danse, c’est aussi faire de la politique. 

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