Le KunstenFestivaldesArts marie culturel et politique

Christophe Slagmuylder est le directeur artistique du KunstenFestivaldesArts depuis 2007. ©RV DOC

À bientôt 20 ans, le festival bruxellois poursuit sur sa lancée, celle de gommer les clivages linguistiques et culturels. Et même plus, de créer des liens solides.

Dès sa création, le KunstenFestivaldesArts s’est voulu international, urbain, cosmopolite et exigeant sur le plan artistique. En gros, il propose un choix d’œuvres créées par des artistes belges et internationaux, choix composé aux deux tiers de créations, laissant donc une large place à la découverte. Il s’est également donné une dimension politique et sociale en voulant jeter des ponts entre les communautés, française et flamande à Bruxelles d’abord, et au-delà, entre toutes les communautés dans le monde. Depuis près de 20 ans, le KunstenFestivaldesArts remet chaque année inlassablement l’ouvrage sur le métier et ouvre des portes sur la création contemporaine internationale au-delà des clivages territoriaux, linguistiques et culturels

Du 30 avril au 5 juin 1994, la première édition du KunstenFestivaldesArts cornaquée par Frie Leysen et Guido Minne avait attiré 32.000 spectateurs dans une grosse centaine de représentations. Le festival, soutenu par la Communauté française et la Communauté flamande ainsi que par la Région bruxelloise, la Commission flamande de la Culture et la Loterie nationale, constituait donc un succès indéniable tant en termes de fréquentation que de qualité artistique. Les équipes se lancèrent donc immédiatement dans la préparation de l’édition suivante prévue en 1995. Mais les deux ministres de la Culture, Eric Tomas côté francophone, et Hugo Weckx côté flamand, se dérobaient et bottaient en touche en proposant d’imprimer au festival un rythme biennal. C’est que 1995 était année d’élections (régionales et fédérales) et soutenir un festival qui défend une collaboration réelle et durable entre les deux Communautés demandait du courage dans un contexte dominé par le fait régional.

Faut-il encore le rappeler, 2014 est également année d’élections (régionales et fédérales, notamment). Et si le KunstenFestivaldesArts n’est pas placé sous une thématique particulière, le fil rouge électoral s’imposera certainement cette année, d’autant que le festival se termine pile poil la veille du scrutin. Le directeur du festival, Christophe Slagmuylder, donne d’ailleurs le ton dans son éditorial où il relève que "retranchée sur certaines thématiques populaires susceptibles de facilement récolter des voix, la politique (…) peine à défendre des idées de fond" d’autant que pour "de nombreux décideurs politiques, la culture ne semble pas signifier beaucoup plus qu’un divertissement". Pour Christophe Slagmuylder, l’esprit qui animait les créateurs du festival est toujours d’actualité… et indispensable.

Comment est né le KunstenFestivaldesArts?

Christophe Slagmuylder En 1994, la culture venait d’être communautarisée, on se retrouvait avec deux ministères de la culture et Bruxelles avec un réseau d’acteurs culturels francophones subsidiés par la communauté française et un réseau d’acteurs culturels flamands subsidiés par la communauté flamande. Il y avait peu de contacts entre les uns et les autres, et très peu de connaissances de qui fait quoi alors que parfois ils travaillaient dans la même rue ou le même quartier, c’était extrêmement séparé. Le projet du "kunsten" était d’imaginer un projet qui rassemble au moins sur une période de trois semaines tous ces acteurs culturels bruxellois. Une autre question importante était de savoir si Bruxelles se reconnaît dans cette division communautaire entre Flamands et francophones. Bruxelles évolue fort en tant que capitale de l’Europe et on ne peut pas limiter, résumer la population de Bruxelles à cette division linguistique. Bruxelles est de plus en plus une ville internationale d’où l’idée de faire un festival international qui dépasse ce clivage flamand francophone. À l’époque, Bruxelles était aussi associée à une capitale administrative, il y avait beaucoup à faire pour montrer qu’elle est un véritable creuset culturel. L’idée du "kunsten" était d’accepter cette complexité culturelle propre à Bruxelles, ne pas la nier mais la valoriser. Dès le départ, ce devait être un projet qui n’était pas lié à une seule communauté et cela s’est retrouvé à trois niveaux. D’abord le financement, il était très important que le "kunsten" ne soit pas financé par une seule communauté, mais par les deux communautés. Mais aussi par la Région, la ville, l’Europe afin qu’il n’y ait pas de possibilité de récupérer politiquement ou de se l’approprier d’un côté ou de l’autre. Aujourd’hui, nous avons un conseil d’administration composé de personnalités issues plutôt du monde intellectuel et culturel et qui n’ont pas de liens directs avec l’une ou l’autre institution politique ce qui fait que nous gardons une certaine autonomie par rapport aux pouvoirs subsidiant.

N’est-ce pas également une difficulté. Un moment le "kunsten" est passé en mode biennal parce que, en gros, les Flamands trouvaient que c’était trop francophone et les francophones que c’était trop flamand. C’est encore le cas maintenant?

C’est moins le cas maintenant mais nous ne sommes pas complètement à l’abri de cela. Ce que je reçois comme signal ces dernières années, c’est que le "kunsten" est considéré un peu comme un projet modèle qui montre qu’il est possible d’organiser des projets au-delà des clivages institutionnels. Ça reste toujours difficile mais à Bruxelles parfois ce qui est un inconvénient est aussi un avantage, et vice versa. Cela nous demande beaucoup de travail d’avoir non pas un, mais quinze interlocuteurs et cela demande beaucoup de diplomatie, mais en fin de compte cela permet des choses. Et l’avantage pour nous c’est que nous n’appartenons à personne.

Le deuxième niveau pour ne pas être lié à une communauté?

Dans l’organisation même du projet dans la ville. Dès le départ on voulait associer autant le National que le KVS, autant le Kaai que le Théâtre des Tanneurs. Avec l’idée de créer un partenariat au-delà de la frontière linguistique. Ça a l’air un peu bateau aujourd’hui, mais le "kunsten" a beaucoup contribué à ce qu’il y ait plus de dialogue entre les partenaires culturels de la ville. En 1994, il n’existait pas des choses comme le Réseau des arts à Bruxelles ou le Brussels kunstoverleg. Toutes ces choses ont été le résultat de projets comme le "kunsten", comme Bruxelles 2000. Aujourd’hui il y a beaucoup plus de dialogue et d’espace de rencontre même en dehors du "kunsten". Surtitrer un spectacle dans une autre langue, cela devient une habitude alors que dans les années 90 le festival a été un pionnier. Bien sûr, cela demande un investissement financier. Ce n’est pas toujours possible mais on sent une volonté de mélanger les publics et faire en sorte que la langue ne soit plus un obstacle.

Et le troisième niveau?

C’est l’équipe, nous n’avons pas une équipe étiquetée francophone ou flamande. C’est important parce que cette philosophie doit d’abord exister en interne avant de se refléter vers l’extérieur. Chacun peut utiliser sa langue maternelle et on ne traduit rien, les réunions se déroulent en passant en permanence d’une langue à l’autre. Il est important de montrer qu’il est possible à Bruxelles d’avoir des projets qui, dans la pratique quotidienne, mélangent les langues. Vis-à-vis des partenaires et du public, nous communiquons en trois langues, néerlandais, français et anglais.

En 1994, n’y avait-il pas également une référence à Sarajevo?

Il y a bien sûr ces exemples de régions du monde ou de régions européennes où les questions identitaires ont été jusqu’à des guerres, des affrontements civils. On n’avait pas d’autre choix à Bruxelles que de ne pas en arriver là. Mais on ne peut pas le nier, il faut le valoriser. On dit souvent que le secteur culturel à Bruxelles a anticipé beaucoup de choses par rapport au politique, et que le politique a souvent un peu suivi ce qui a été mis en place dans le concret et dans les actions des culturels, et qu’après on a été avalisées par le politique.

Cet esprit est toujours présent presque 20 ans plus tard?

Il est encore là, mais Bruxelles reste encore, hélas, une île par rapport à l’évolution générale du pays. Le "kunsten" n’est plus l’unique lieu où cela se passe, il y a plein de projets et d’initiatives aujourd’hui qui vont dans le même sens. La différence avec 1994, c’est qu’on n’a pas avancé beaucoup dans la politique nationale qui reste toujours focalisée sur cette espèce de vision dichotomique Wallonie/Flandre, avec une grande difficulté à savoir quoi faire de Bruxelles. Parce que Bruxelles n’entre pas dans ce schéma. Ce serait beaucoup plus simple si on pouvait tracer une ligne entre la Wallonie et la Flandre, mais la Wallonie sans Bruxelles et la Flandre sans Bruxelles, qu’est-ce que cela veut dire, à tous les niveaux? Bruxelles est une ville qui a aussi une image négative, qui est peu connue parce qu’elle est beaucoup utilisée par des personnes qui ne vivent pas à Bruxelles mais qui y travaillent, parfois qui viennent y faire du shopping le week-end et qui, quelque part, ne l’aiment pas. Parce que c’est aussi la ville où se concentrent tous les problèmes, le taux de chômage, le problème des sans papiers, de criminalité. Tous les aspects des grandes villes qui sont difficiles à gérer et pour lesquelles on a besoin de vraies solutions politiques.

Et vous avez des idées de solutions?

Si en premier lieu on pensait que l’éducation et la culture étaient des priorités absolues dans une politique nationale et pas des éléments qui viennent après plein d’autres priorités. C’est peut-être naïf mais je pense que pour beaucoup de pays, pas seulement pour la Belgique, cela pourrait certainement améliorer beaucoup d’aspects d’une société y compris sur le plan économique, politique, sécuritaire. Un autre élément pour Bruxelles, à propos des hommes politiques belges. Parmi les grandes voix du monde politique en Belgique, peu viennent de Bruxelles. Et on a un système politique où les hommes politiques qui ont beaucoup de pouvoir sont souvent liés au très local. Or Bruxelles est peu représentée parmi ces grandes voix. C’est un problème aussi parce que la politique est pensée sans réelle connaissance de ce terrain un peu particulier.

Dans l’édito, vous écrivez qu’on réduit trop souvent la culture à un rôle de divertissement. Quel rôle lui donnez-vous?

C’est un outil qui peut participer au développement des idées, au développement des personnes. Je pense vraiment que la culture est susceptible d’enrichir, de transformer les personnes, elle peut contribuer à plus de tolérance, plus d’ouverture et de compréhension de la société dans laquelle on vit. Et bien sûr, je ne suis pas contre le fait que ça peut être aussi une échappatoire, un espace du rêve, mais cela me fâche lorsqu’on la réduit à un luxe pour une société alors qu’au contraire je pense qu’elle pourrait être au centre.

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