chronique

Le camp de la vie

Au Marni, "Le Verfügbar aux enfers" monté par Marion Pillé ressuscite l’œuvre de Germaine Tillion et de ses camarades de camp de concentration.

Lever de rideau: Geneviève Tillion fut une résistante de la première heure, pas de juin 44 non, mais de juin 40, du premier réseau de résistance, celui du Musée de l’homme. Cette ethnologue fut arrêtée en 1942 et emprisonnée au camp de Ravensbrück. Pour résister à la déshumanisation dans l’univers concentrationnaire, elle entreprit son étude, son fonctionnement et pour encourager ses congénères à survivre, à subir, mais à ne pas accepter, a conçu cette opérette, acte de résistance par le rire et la connaissance. Ajoutons que cette grande résistante le fut plus encore lorsqu’elle s’opposera à son pays dans son entreprise de colonisation après la guerre… durant celle d’Algérie.

Ce "Verfügbar" a été monté de son vivant à Paris en 2007, alors qu’avec sa modestie habituelle Germaine Tillion trouvait qu’il n’en valait pas la peine. Sur scène, quatre sorcières expressionnistes, des banshees dignes de Shakespeare, se servent d’un podium circulaire comme d’un chaudron et dansent au-dessus, dedans si vous voulez, voire autour durant ce qui se veut d’abord une conférence. Car on est ethnologue ou on ne l’est pas et Germaine Tillion, par l’entremise de ses quatre grâces que les privations ont rendues chétives, nous explique la naissance, la vie ou plutôt la survie, voire la mort, du Verfügbar, du "disponible" ou "disposable" en anglais, bref du jetable dans l’entreprise d’extermination nazie.

Revue grotesque

Danse macabre, pétrie d’humour noir, de mise à distance de l’insoutenable par le rire – "nous n’avons plus de seins, mais des martyrs" –, le texte et les chansons imaginés par cette prisonnière singulière sont emplis d’une rage de vivre salvatrice, le camp de la mort se transformant en théâtre de la vie où le mort de rire se substitue à la peur de celle-ci, que l’on chasse à coups d’éclats, de bons mots ("notre sex à pile est morte") qui, des sanglots, signent "larm-istice".

Ce spectacle à tout de la revue grotesque à replacer dans son horrible contexte: un tableau de masques à la Ensor où la mort rôde toujours devant ou derrière, se glisse dans une fable, où la libération de la femme emprisonnée s’effectue en combattant la faim, en lui opposant des songes de banquets.

Pas de Germinal mélodramatique, plutôt drolatique, avec Tillion, et encore moins dans la mise en scène de Marion Pillé qui voit les comédiennes danser, chanter, jouer d’un instrument, ou devenir marionnettistes lorsque, interprétant ces spectres du passé venus hanter notre présent, elles agitent ces figures rayées qui miment et mettent ainsi à distance supportable les tortures, les souffrances de ces martyres.

Aurore Lacrosse, Sophie Maréchal, Mario Guyen The et Maris Simonet, drôles, effrayantes et touchantes en ont du cœur à l’ouvrage et au ventre dans cet opéra qu’on oserait bouffe si les premières spectatrices auquel il se destinait n’avaient été… des affamées.

Jusqu’au 10 décembre au Théâtre Marni à Bruxelles, www.theatremarni.com, 02 639 09 82.

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