Le djihad sans voile

©Leslie Artamonow

Polar haletant et sans concessions s’attaquant au phénomène de la radicalisation, "La Route du Levant", du Suisse Dominique Ziegler, est aussi une mise en garde face à la tentation du tout-sécuritaire.

"Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser." Il faut voir dans cette affirmation, que l’on doit à un certain Manuel Valls, toute la philosophie inverse de celle qui a guidé l’écriture de "La Route du Levant", pièce qui sera dévoilée ce jeudi en première belge au Théâtre National après avoir été présentée à Avignon l’été dernier. Partie de la plume du dramaturge suisse Dominique Ziegler (fils du sociologue tiers-mondiste Jean Ziegler) et mise en scène par le Belge Jean-Michel Van Den Eeyden, directeur artistique du Théâtre de l’Ancre, l’œuvre s’attache à disséquer dans toute sa complexité le processus de basculement vers une pensée religieuse radicale, sans tomber dans le piège de la complaisance ou de la victimisation.

Dans ce huis clos reprenant les codes du polar et dont la genèse remonte à l’avant-Charlie Hebdo, on assiste dans un sombre commissariat à la confrontation entre un jeune candidat au djihad (planté par Gregory Carnoli) et un policier (Jean-Pierre Baudson) déterminé à confondre ses projets. L’un est un citoyen "de souche", biberonné à un mode de vie à l’occidentale qu’il a rejeté en bloc depuis qu’il s’est converti à l’Islam (à l’exception d’une paire de Nike nécessaire, selon lui, pour fouler dignement la Terre sainte). L’autre est un garant de l’ordre républicain, jouant les éducateurs et vantant les vertus du contrat social tout en se permettant quelques écarts avec la loi qu’il représente.

De cet échange tout en contradictions ressurgissent les raisons qui ont poussé le jeune homme à abandonner son ancienne vie pour se lancer dans une entreprise de mort. L’Occident, avec son matérialisme, sa géopolitique "réaliste" et son passé colonial en prend pour son grade. L’hypocrisie de l’islamisme radical et la tentation de la solution sécuritaire ne sont pas épargnées non plus.

"Je n’ai pas envie d’excuser les djihadistes dans leur folie, mais ce que j’essaye de comprendre c’est la raison pour laquelle des jeunes qui subissent à peu près la même éducation que nous tous, dans leur parcours de vie dans la société occidentale, franchissent le cap. Et pourquoi, de l’autre côté, on n’est pas capable de créer les conditions d’un monde meilleur", explique Dominique Ziegler.

Face au doute

Après avoir abordé la thématique de la délinquance juvénile avec "Un homme debout" (en collaboration avec l’ex-détenu Jean-Marc Mahy), se pencher sur le thème de la radicalisation sonnait comme une évidence pour Jean-Michel Van Den Eeyden: "C’était peut-être pour moi une suite logique par rapport au fait d’être en décrochage avec la société, explique le metteur en scène. La pièce de Dominique Ziegler m’intéressait parce qu’elle amenait certains éléments qui pouvaient nous permettre de comprendre une part d’incompréhensible."

Si la pièce touche du doigt certaines racines du mal, elle se garde bien de tirer des conclusions, voire de proposer ne serait-ce que des ébauches de solutions. "On a vraiment du mal à se positionner et c’est ce que j’aime le plus dans cette pièce, c’est qu’elle n’est ni simpliste, ni manichéenne", poursuit Jean-Michel Van Den Eeyden.

La fin de l’intrigue policière, qui reste le fil rouge de la pièce, laissera d’ailleurs le spectateur face à ses propres doutes. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’elle est suivie d’une discussion avec le public, voulue par le metteur en scène. "J’avais envie que le spectateur puisse intervenir, poser ses questions et avoir un moment de dialogue. C’est le plus compliqué actuellement dans notre société, trouver des moments de discussion."

"La Route du Levant", du 11 au 24/1 au Théâtre National, puis du 26/2 au 1/3 au Théâtre de l’Ancre.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect