chronique

Le sacrifice humain à l'épreuve du temps et du pouvoir

Journaliste

Agnès Limbos et Thierry Hellin campent un couple de ploutocrates qui s’agrippent à des lambeaux de pouvoir dans une pièce à l’humour très british.

Ils sont là, côte à côte, en peignoirs de soie trop courts, dans un intérieur bourgeois dominé par le kitch. Le chien empaillé, la statuette du chat qui ne survivra pas à la représentation (elle est en cire et fond tout au long du spectacle), une horloge, le frigo d’un côté, le casque de coiffeur de l’autre, le fusil-mitrailleur sous la table de salon… On sent le couple épuisé, fatigué par des années de vie commune. "Ce sont des dirigeants, peut-être des dictateurs, précise Agnès Limbos. Ils sont complètement paranos, ils ont peur de sortir, peur de ce qui pourrait leur arriver dehors. Peut-être qu’il y a de la neige, ou la guerre, le chaos."

De prime abord, on voit le couple Ceausescu et, plus loin, une image du pouvoir qui s’use.

Ces ploutocrates décadents accrochés à leurs privilèges, fiers et arrogants, tentent de sauver les apparences alors qu’ils assistent à la déconfiture du monde qui les entoure, qui s’écroule comme le plafond lorsque l’on frappe à la porte. "I’m so sorry darling, there is no more tea!" se lamente-t-elle comme pour souligner qu’il s’agit certainement d’un signe que la fin du monde est proche. De prime abord, on voit le couple Ceausescu et, plus loin, une image du pouvoir qui s’use, qui ne résiste pas au temps parce que le pouvoir n’est pas éternel et qu’un jour ou l’autre il faut répondre de ses actes.

Théâtre de l’absurde

©© Alice Piemme

"Au départ, il n’y avait pas de thème, explique Agnès Limbos, toute la matière est venue du plateau. Nous avons travaillé à partir d’improvisations sur l’épuisement, sur comment se redresser malgré l’épuisement, comment garder l’axe." Thierry Hellin renchérit: "L’axe est vraiment ce qui maintient, ce qui permet de se redresser, de ne pas tomber. C’est une métaphore du pouvoir qui veut se maintenir." Et ce couple bourgeois cherche à tenir, tenir, tenir, dans ce qui reste de protocole et de puissance. Elle devient de plus en plus madame et lui ne sait même pas ce que veut dire coupable ("guilty", dans la pièce).

Avec peu de mots et des accents de Samuel Beckett ou de surréalistes, les deux comédiens poussent les choses loin, de façon obsessionnelle dans un théâtre de l’absurde où seul le couple assure la continuité entre les différents tableaux qui se succèdent. "L’angle dramaturgique est venu petit à petit", souligne Thierry Hellin. Les deux protagonistes ont même fait le choix de se passer de metteur en scène même s’ils se sont fait aider par Nienke Reehorst et Raven Ruëll. "Nous voulions quelqu’un qui puisse insuffler un rythme, ajoute le comédien. Nous voulions un Flamand pour avoir quelque chose de plus brut, un côté rock’n’roll, cash."

Et c’est effectivement assez rock’n’roll et déjanté. Partant d’un canevas, les deux interprètes improvisent avec énormément de liberté. À l’intérieur de cette structure, ils trouvent leurs marques avec la liberté de ne pas devoir nécessairement répéter à chaque fois les mêmes mouvements. Ce qui engendre des scènes désopilantes comme par exemple celle où ils cherchent d’où vient la sonnerie du téléphone. "Nous avions envie de faire quelque chose qu’on n’a pas l’habitude de faire, commente Thierry Hellin, de nous mettre en danger. Tout ce qui se passe sur le plateau, je ne l’ai jamais fait. J’avais notamment une envie folle de danser la ‘Mort du cygne’."

Théâtre

"Axe (De l’importance du sacrifice humain au 21e siècle)"

De et par Thierry Hellin et Agnès Limbos, avec aussi Ergun Elelçi.

Note: 4/5

 

Dès le début des improvisations dansées, le couple s’est dessiné. Les corps se sont laissé aller sur le ressenti inspiré par les créations sonores de Guillaume Istace. "Avec les corps qu’on a à l’âge qu’on a, sourit Agnès Limbos. On n’est pas des danseurs." On pénètre dans l’intimité du couple nostalgique de sa grandeur et inquiet de l’intrusion des éléments extérieurs. "On est sur l’humain, souligne Agnès Limbos, dans son paradoxe et sa contradiction." Il est question de sacrifice également: l’idée de se sacrifier soi-même ou les autres pour son bien-être comme une métaphore de notre société. Et Thierry Hellin de conclure: "Quand on fait du théâtre, on fait de la politique."

Au Théâtre de Liège jusqu’au 3 décembre, 04 342 00 00, theatredeliege.be. Du 6 au 17 décembre au Théâtre Varia à Bruxelles, 02 640 35 50, varia.be.

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