La réalité virtuelle à l’assaut du petit monde des séries télé

"Gloomy Eyes", série en réalité virtuelle enrichie par la voix du comédien Colin Farrell. ©doc

Au festival Are You Series, entre nouvelles règles d’écriture, visionnage immersif et leçons express de lâcher-prise, la réalité virtuelle s’expérimente les yeux grand écarquillés.

Pour un festival entièrement consacré à la valorisation des séries TV et leur galon gagné face aux médias plus classiques, poursuivre l’exploration des nouveaux modes de narration relève de l’évidence. Are You Series, du 11 au 15 décembre à Bozar, ouvre ainsi cette année sa programmation à l’incontournable réalité virtuelle en proposant, dans le cadre de la Brussels Virtual Week, un parcours exclusif en quatre œuvres immersives.

Are You Series

Le meilleur des séries à Bozar

Après une ouverture prestigieuse aux côtés de HBO Europe pour la présentation de "Foodie Love" d’Isabel Coixet, les projections s’enchaîneront du 11 au 15 décembre à Bozar. La journée de samedi s’annonce particulièrement savoureuse, avec un "Fleabag brunch", soit l’osmose parfaite entre la meilleure comédie de l’année et un festin matinal, suivi de la projection de l’impertinente "The New Pope" au casting ébouriffant (Jude Law, John Malkovitch, Sharon Stone, et j’en passe). Profitant du Nordic Fall au Palais des Beaux-Arts, le dimanche sera consacré aux talents nordiques, l’occasion de découvrir "Wisting", digne représentante actuelle du thriller scandinave. En plus de la Brussels Virtual Week (aux places bon marché et limitées), se tiendra la 3e édition de "Are You Webfest": 6 webséries internationales en compétition, deux belges dans la course : "Lost in Traplanta" en coproduction française, et la fraîcheur de la flamande "wtFOCK".

Propulsée dans la galaxie, tirée par des chiens de traîneau ou sidérée au pied d’un volcan en éruption, j’ai découvert trois d’entre elles entre les murs de Livescope, centre de réalité virtuelle dont la localisation en pleine Maison de la Radio, à Flagey, accentue joliment l’aspect novateur. "Black Mirror" et "Ready Player One" sont passés par là: la vigilance coexiste avec une excitation de gamine.

Exploration à 360°

Une fois le casque en place, la totalité du champ visuel et sonore est obstrué, avant qu’apparaisse un décor enveloppant, avec lequel se familiariser: l’épaisseur du vent polaire dans "-22.7°C", les murs blancs d’une salle de musée n’affichant qu’une œuvre, "Le Cri" d’Edvard Munch, ou encore, dans "Gloomy Eyes", un univers d’animation à la Tim Burton, dont le sol se situe au niveau de la poitrine du spectateur de sorte que soient aussi visibles, moyennant un peu de curiosité, les paliers inférieurs de ce monde où voyagera aussi l’intrigue.

Are You Series? (Bozar) ©doc

Un coup d’œil à gauche, à droite, derrière, avant de réaliser que le monde s’étend aussi en un ciel ou un plafond, un parquet ou un vide abyssal. La conscience d’être immergée dans un décor virtuel n’y fera rien: le cerveau s’imprègne et réagit à ce nouvel environnement, tandis que celui qu’il sait exister en réalité disparaît instantanément. Seules les limites techniques, appelées à disparaître, maintiennent encore la présence rassurante du réel: le câble dans lequel ne pas s’emmêler, l’ordinateur auquel est lié l’équipement, un éventuel écart entre la pommette et le casque qui laisse entrevoir le sol.

Gloomy Eyes

Nouveaux codes

La suspension de l’incrédulité, cet effort d’immersion dans le récit que nous demande chaque fiction, est ici presqu’automatique, au point d’en devenir accablante par moments, et ouvre d’innombrables horizons narratifs (l’industrie du porno est, bien sûr, déjà sur le coup). Le degré d’effroi d’une série d’horreur, de passion d’une telenovela, d’adrénaline d’une scène d’action, explosent. Au point qu’en l’état actuel, il s’avère compliqué de rester concentré sur l’histoire, tant l’expérience sensorielle passe et demeure au premier plan, supplantant sans peine la complexité narrative vers laquelle ont évolué les séries télévisées.

L’effort d’immersion dans le récit que nous demande chaque fiction ouvre d’innombrables horizons narratifs.

Il s’agit bien, tant pour les producteurs de ces récits immersifs, que pour le public, d’apprivoiser les codes d’un jeune média. Le spectateur doit par sa part apprendre à reconnaître les incitations à interagir avec ce qui l’entoure (toucher le ciel coloré du "Cri", enregistrer les bruits de la calotte glacière), ou à se déplacer pour suivre l’intrigue (faire un pas de côté pour repérer un personnage observant l’action, comme nous). Ainsi, c’est avec de nouveaux codes d’écriture que composent les créateurs – en cultivant notamment un nouveau travail du son, à même d’aider le spectateur à s’orienter – tout en s’attaquant à des défis pragmatiques inhérents à la création à 360°, qui exige par exemple de repenser la notion de hors-champ dans lequel peut se réfugier l’équipe technique des tournages classiques.

Si l’approche intuitive de la réalité virtuelle n’est pas encore de mise, elle nous colle en tout cas aux rétines des images littéralement hallucinantes qui autorisent, même une fois le casque de VR déposé, à regarder le réel avec un étonnement renouvelé.

La "VR" belge à la recherche d’un modèle viable

Un matériel de captation coûteux, un travail de post-production minutieux, des dispositifs de diffusion novateurs: dans toute son audace esthétique et son pouvoir d’immersion, la réalité virtuelle (VR) représente un coût certain qui requiert lui aussi une certaine créativité.

Dans ce contexte, le format série TV peut s’avérer salvateur: comme l’explique Laure Hendrickx, co-organisatrice de Are You Series et responsable de la programmation des nouvelles narrations audiovisuelles à Bozar, "fonctionner par épisodes en réalité virtuelle relève aujourd’hui d’une stratégie très pragmatique de financement". En effet, produire une portion de l’œuvre-monde imaginée qui fonctionnera comme une maquette jusqu’à obtenir les fonds permettant de produire un deuxième épisode, et ainsi enrichir l’œuvre au fur et à mesure des moyens débloqués. Ainsi, "la série ne sert pas ici à retenir le spectateur, mais bien le financeur" ajoute-t-elle.

Inventivité de mise

En Belgique, la conjoncture n’est pas (encore) idéale. En cause, notre running gag national: la fragmentation des sources financières, et la concomitante difficulté de mutualiser les éventuels investissements. Ainsi, la Flandre a récemment débloqué des fonds pour la VR, tandis que la Wallonie se traîne, pour le moment.

L’inventivité est alors de mise pour qui souhaite financer son projet. Comme le confirme Laure Hendrickx, "les contenus qu’on va trouver sont plutôt sur la scène de l’art contemporain, qui peuvent se permettre de chercher des financements existants, liés par exemple aux arts plastiques. Ce qui implique aussi que ces contenus sont, dans ce cas, moins narratifs."

Pour autant, notre Belgique se porte très bien, merci: "En termes de production, de créativité, de reconnaissance liées à la VR, on peut considérer que la Belgique se place en troisième place européenne, derrière la France, et au coude-à-coude avec l’Allemagne et la Hollande", souligne Jean-Louis Decoster, directeur artistique et créatif du studio de VR belge Poolpio. La créativité bouillonne donc, encore faut-il pouvoir partager ses contenus.

Convaincre le grand public

Dépendants d’un matériel coûteux et d’un personnel nombreux et qualifié, les espaces dédiés à la diffusion de créations en réalité virtuelle sont rares, et surtout difficilement viables. Une solution, pour Jean-Louis Decoster: "Pour que ce média se développe, il faut que les gens aient un casque à la maison." Si l’enthousiasme est aujourd’hui confirmé en matière de réalité augmentée (qui enrichit l’environnement réel d’éléments virtuels, pensez "Pokémon Go"), les environnements artificiels et immersifs de la VR doivent encore trouver leur place auprès du grand public, qu’il faut aussi convaincre d’investir (500 euros pour le pourtant démocratique Oculus Rift S).

La stratégie de cette "phase d’évangélisation", comme l’appelle le créateur-producteur de Poolpio, consiste donc actuellement à miser sur des œuvres fortes, percutantes, ou "bankable", comme se l’est permis "Gloomy Eyes" en s’offrant la voix-off de Colin Farrell. Laure Hendrickx le confirme en tout cas: le public est à la fois curieux, méfiant, et bien présent pour se familiariser avec "cette toute nouvelle façon de raconter des histoires".

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